vendredi 16 février 2007
NOUVELLES DE MAADI
nouvelles de maadi
Je m'étais promis, en arrivant en Egypte, d'envoyer régulièrement nouvelles et impressions... Il aura fallu attendre presque neuf mois, deux déménagements et changements d'école, et une connexion internet, surtout, pour que je puisse tenir ma parole.
Il fait chaud aujourd'hui, 27°C le matin, et l'appartement où nous habitons s'y adapte bien. A Paris, il serait sans doute désagréablement froid, avec son sol en marbre gris brillant et ses peintures bleu pastel...
Ici, c'est parfait. Les couleurs froides rafraîchissent, au moins psychologiquement, l'ambiance. Il y a des arbres : des zanzaras, immenses arbres aux grosses cosses de haricots qui rappellent la végétation de l'ère secondaire et, plus simplement, des bougainvillées, des roses trémières...
Même s'il ne faut pas s'en construire une image complètement idyllique : on est en Egypte! Donc il y a des chats dans les poubelles éventrées, et des papiers gras au milieu des fleurs. Mais ça, je ne le vois pas de mon balcon.
De mon balcon, le spectacle latéral - en face, il y a les arbres - est assez drôle, en fonction de l'étage de l'immeuble d'à côté que je regarde. C'est un quartier qui mélange occidentaux et égyptiens aisés. Il ressemble à un millefeuille.
Au troisième, une famille africaine anglophone, qui ne connaît pas les tabous de comportement propres aux égyptiens : les fenêtres sont grandes ouvertes, on entend les conversations, madame téléphone sur son balcon, les jambes appuyées sur la rambarde et montrant ses mollets. Elle est plutôt élégante, style branché.
A l'étage au-dessus, un couple égyptien. Les volets de la chambre sont quasiment toujours fermés, afin d'éviter tout regard indiscret, les baies vitrées du salon ont été doublées d'un matériau qui les transforme en vitres sans tain. Par contre, Monsieur, bien ventru, n'est pas concerné par cet excès de pudeur : au sortir de sa douche, toutes fenêtres ouvertes, il se promène dans le salon vêtu d'un seyant marcel et d'un grand slip kangourou dernier cri.
La discrétion excessive de l'égyptien, cependant, ne concerne que son "chez-lui" propre. Mettons que je réprimande les enfants, et toutes les dames d'en face (sauf l'africaine qui s'en fiche et continue à regarder Mission Impossible) sont sur leur balcon avec un plumeau - il faut bien se donner une contenance- , les messieurs ayant sorti, eux, une cigarette...
BOUGER...
les taxis du Caire
Prendre le taxi au Caire - où en Egypte en général -, c'est en soi déjà une excursion touristique.
La nuit, on ne le voit pas : le taxi allume rarement ses phares, que ce soit pour des raisons écologiques d'économie d'énergie (j'ai un gros doute sur ce point), ou parce qu'ils sont en panne depuis longtemps. C'est donc lui qui va se dessiner lentement dans le noir et donner un petit coup de klaxon pour alerter le client potentiel.
En tant qu'européenne, donc réputée riche et n'aimant pas se fatiguer, j'ai droit à de nombreux coups de klaxon. Au début, ça m'énervait, je me sentais obligée de répondre que non, je ne voulais pas de taxi. Maintenant, je ne les entends même plus.
Ici, les taxis sont tous pareils :
- jaune et noir
- compteur bloqué (le compteur est un élément décoratif qui sert essentiellement à accrocher des petits corans, peluches, chapelets...)
- coffre minuscule et encombré (d'eau pour le moteur, de plumeaux pour la poussière...). Chaque fois que je reviens de l'aéroport, le taxi a l'air de découvrir avec effarement que, oui, j'ai des bagages, et on se retrouve avec les sacs sur les genoux ou sur la galerie, attachés avec un bout de ficelle...
- musique à fond
- fenêtres grandes ouvertes, même en hiver ( je me suis jusque là plutôt enrhumée en rentrant en Egypte)
- et brinquebalants, bien qu'en général assez propres
Les chauffeurs de taxis sont pauvres, et c'est un métier facile à exercer dès que quelqu'un vous loue ou prête une voiture. Il n'y a pas de numerus clausus. Ils sont innombrables, et bienvenus dans une ville où bus et métro sont insuffisants. Pas de stations de taxis : ils circulent en permanence.
Il n'y a pas de compteur, parce que - me dit-on - le gouvernement n'a pas réévalué ses prix depuis plus de 15 ans. De toute façon, comme partout en Egypte, les prix sont globalement connus de tous : une cotation invisible existe, qui donne le paquet de kleenex à 0.50 livres du Caire à Alexandrie, la course du centre ville à l'aéroport à 50 livres, le jus de mangue à 1.50 livres ... Celui qui ne connaît pas les cours ne se fait pas forcément arnaquer. Les touristes sur les lieux de forte pérégrination, oui, je suppose, car c'est un milieu plutôt faisandé qui tourne autour d'eux. Les autres, pas spécialement. Dans le petit supermarché à côté de chez nous, aucun prix n'est affiché. Pourtant, on ne m'a jamais fait payer au dessus des autres clients : le caissier sait les prix par coeur, c'est tout.
Pour revenir au taxi, c'est vrai que je ne le prends jamais seule : la réputation d'intégrité de cette catégorie professionnelle n'est pas au plus haut...
Les taxis sont réputés pour leur mauvaise éducation, de façon excessive, d'ailleurs, parce que ceux que j'ai vu étaient plutôt corrects.
Mais certains sont curieux, et cherchent à s'instruire, témoin cette question d'un chauffeur à Magdy (il était devant, moi sur le siège arrière):
- "C'est vrai qu'en Europe les hommes prêtent leur femme à tout le monde?"
Lui, il a perdu son pourboire, ce jour-là...
Mais ils sont souvent aussi extrêmement gentils, ça c'est une caractéristique égyptienne. Ayez : un bébé, un enfant, mal au pied, etc. et on vous aide vraiment.
La décoration intérieure du véhicule peut atteindre au chef-d'oeuvre. C'est surtout la nuit qu'on voit certaines oeuvres d'art, habitacle entièrement éclairé d'un bleu néon (le genre de lumière qu'ont les appareils à tuer les mouches chez les bouchers), avec décorations, objets plastiques ou métalliques très colorés, découpés, étamés, et des "fannous", les petites lanternes cuivrées qu'on trouve partout au ramadan, lampions remplis de lumières bleues, vertes ou rouges.
C'est vrai...pourquoi avoir des phares?
trottoirs
Au début, j'ai cru que si les égyptiens ne marchaient que très rarement sur les trottoirs, et avec une grande préférence pour le milieu de la rue, c'était par franche indiscipline.
Erreur. Il y a souvent une explication logique aux choses qui ne le paraissent pas, et je n'ai pas mis beaucoup de temps à comprendre. C'est simple: il suffit d'essayer de marcher sur un trottoir!
Le premier constat que je fis - c'était à Alexandrie - est que chaque magasin, immeuble, etc., entretient son bout de trottoir. Normal, me direz-vous? Non: il fait plus que l'entretenir, il le construit, le rehausse de vingt centimètres si ça lui prend, le carrelle s'il en a envie, le couvre de marbre si c'est une bijouterie, en bouche ou pas les trous... Bref, en fait strictement ce qu'il veut!
D'où le fait, qu'après un tel travail, le propriétaire y installe de façon immuable son fauteuil et que vous ayez scrupule à le déranger: il faut donc descendre dans la rue.
D'où le fait que devant certain garage semi-abandonné, des trous pleins de tiges de ferraille rouillée menacent de vous transpercer les cheville: il faut donc descendre dans la rue.
Dans la rue, au moins, les voitures font attention. Les trous du trottoir, eux, ne font attention à rien.
J'ai abandonné mes quelques essais de lèche-vitrine de façon assez rapide, après deux ou trois presque-foulures.
Ici, on regarde les boutiques de deux façons: arrêté, ou dans un mall (centre commercial), seul endroit qui permette de marcher sans regarder ses pieds. Je pense que c'est une des grandes raisons de leur succès.
L'absence de normes pour les trottoirs -entre autres- reste créatrice pour l'européen dans ses débuts de nombreuses crampes, douleurs musculaires, et maux de genoux divers.
Très haut, très bas, entouré d'un muret montant, avec des dalles manquantes, le trottoir égyptien implique un gymkhana auquel nous sommes peu habitués.
Surtout, je me rends compte à quel point nos normes de hauteur sont intégrées dans notre comportement. Traversant une rue et remontant sur le trottoir d'en face, je lève machinalement le pied à la "bonne" hauteur (celle que je connais), et m'explose régulièrement le gros orteil sur la bordure d'en face.
En même temps, quand je regarde, rue 9, la façade de "Mahmoud, Coiffeur for men", je me dis que c'est parfois sympa.
Où pourrais-je trouver, en France, un bout de trottoir en plein centre ville aussi reluisant, et ainsi carrelé d'immenses dalles 30cm x30cm violettes et jaune vif?
paradoxe temporel
En arrivant au Caire, j'ai glissé dans une flaque de temps, et ne me suis pas relevée.
Depuis, je remonte le courant d'une lente brasse coulée et revois en une seconde intense tous ces thèmes de science-fiction si longuement exploités par mes auteurs favoris. Paradoxe temporel, distorsion chronique...
Rose des Vents ou Rose des Temps?
J'essaie de réfléchir...
Ici on porte le foulard comme ces dames du XIXème siècle qui n'osaient sortir "en cheveux".
Près de la Citadelle, un souffle de vent relève ma jupe longue et dévoile ma cheville : un groupe d'hommes s'arrête de parler.
Soudainement transportée dans une nouvelle de Maupassant ou un émoi de Julien Sorel, je reste perplexe; un groupe de touristes en short passe et nous photographie joyeusement.
Clac!
Le petit oiseau est sorti!
Voici le Temps, voûté et bossu!
Il ne sait plus très bien lui-même - mais l'a-t-il jamais su? - quelle heure marque sa pendule molle, son horloge à la Dali.
Soudain entourée de pudiques demoiselles en robes longues, qui baissent les yeux en parlant, je fouille machinalement dans mon sac à souvenirs et leur propose l'ombrelle qui leur manque.
Surprise! Elles n'en veulent pas!
Je leur parle de Paul et Virginie, et de celle qui préféra se noyer un soir de tempête, plutôt que de se dévêtir...
Elles ne la connaissent pas.
L'une d'elles sort un téléphone portable, un Nokia dernier cri, et s'engouffre dans le métro du Caire.
Alors, fatiguée, je me pique le doigt sur le croissant d'un minaret et m'endors...
Me voici dans mon pays, trop adulte Belle au bois dormant.
Ici, rien n'a encore changé: un an, c'est trop court. Des choses se sont passées: j'entends de vagues histoires de CPE ou de Clearstream, qui ne m'intéressent pas plus que mes interlocuteurs.
Puis, en plein Périgord, je passe devant un ancien lavoir. Une Audi immatriculée 95 est garée à côté.
Je cherche les lavandières...
Il est midi. Elles ont dû aller déjeuner.
fi'lmatar
"Fi'lmatar". "A l'aéroport".
C'était le nom de ma première leçon de "l'Arabe sans peine". Ou un titre approchant.
Un de ces trucs qu'on achète plein de bonne volonté, avec un élan qui va durer au moins dix minutes.
Après, on perd la cassette...
Ou le livre...
Ou le CD...
Bref, après, il manque toujours six sous pour faire un franc, et l'on ne retrouve jamais la méthode complète. Ce qui rend impossible de la suivre. Ce qui m'arrange bien, parce que de toutes façons, je n'en avais pas envie.
Sincèrement, j'ai de la facilité pour les langues. J'apprends à peu près ce que je veux, sans que ça me demande de gros efforts.
Alors quelqu'un pourra-t-il m'expliquer pourquoi je suis à ce point à la traîne en arabe?
D'accord, ce n'est pas une langue latine. Mais l'anglais non plus. Ca n'a pas été un problème.
C'est vrai, elle a un autre alphabet. Mais le grec aussi. Ca ne m'a jamais gênée.
Oui, c'est une langue à "cas". Comme l'allemand, le grec, le latin, et tout ça.
Je finis par me demander, finalement, si je n'ai pas un peu de mal à apprendre la langue de mon mari.
Ce qui est assez drôle au bout de vingt ans...
Pour ne pas changer de terrain, et continuer à parler avec lui en français?
Pour ne pas comprendre tout ce qui se dit, et pouvoir dire en toute honnêteté que je n'ai rien entendu?
Pour dire qu'il est plus facile de comprendre un homme que son pays tout entier?
Ou parce que j'ai un gros coup de paresse ces temps-ci?
C'est peut-être tout simplement ça.
Je suis restée sur le souvenir d'avoir été bilingue.
Mais franchement, depuis vingt ans, je ne me suis peut-être pas beaucoup fatiguée!
C'est fou ce qu'on s'illusionne sur soi-même, des fois...
A TANTA
le profil de Aaza
Ca a l'air idiot comme ça. Stéréotypé, rebattu, et tout et tout.... Mais je dois le dire.
Je suis fascinée par le profil de certaines égyptiennes.
Aaza, Islaha, Soad...
Evidemment, nous parlons d'Egypte. Ressurgissent aussitôt les gravures de nos livres d'histoire, la photo du buste de Néfertiti ainsi qu'Astérix et Cléopâtre,notre vraie référence culturelle! Il semble que nous soyions déjà fortement prévenus sur le sujet...
Si, si, les égyptiens se déplaçaient de profil!
Leur nez est entré dans l'histoire et le Sphinx s'en est cassé le sien de dépit! Sans doute qu'il ne l'avait pas aussi beau...
Ici, je regarde les françaises, les anglaises (beaucoup de touristes cet été) que je croise. Franchement, rien de remarquable.
Je ne parle pas de la beauté: sans doute que, plus maquillées, les cheveux coiffés, les européennes attirent de fait plus le coup d'oeil. Leur peau est plus fine, leurs cheveux aussi. Mais les nez... les nez n'ont rien d'extraordinaire. Ce sont des nez, voilà tout.
Alors que quand Aaza, ma nièce par alliance, se tourne d'un mouvement rapide, je la vois se transformer en une seconde en un modèle de grand peintre.
De face, elle était juste mignonne.
De profil, on ne sait plus si on doit simplement l'admirer, ou immédiatement essayer de la peindre.
Même si on n'y connaît rien, et qu'on ne sait pas tenir un pinceau.
Même manchot.
La ligne parfaite de son nez sert de support à tous les autres traits du visage.
C'est un trait net sur le flou d'un arrière-plan inutile, un manière de nier l'inachevé, l'imparfait.
Et tandis qu'Aaza, son foulard vert serré sur le front, baisse vers son ouvrage de couture ses yeux verts également, je ne peux faire qu'une chose, moi que la beauté féminine,et pour cause, ne fascine pas prioritairement.
Seulement admirer cette ligne, qui en une fraction de seconde, vient de transformer une femme en médaille.
Isham
Isham est un lointain parent d'environ vingt-huit ans. Il a de très grands yeux bleus, qu'on trouve de temps en temps dans la campagne égyptienne. Lointaine ascendance druze, kurde, ou autre? De toutes façons, l'Egypte a été tellement occupée... Ce bleu-là, je l'appelle "bleu argent". On ne le connaît pas chez nous.
Vous verrez rarement, aussi, des égyptiens blonds. Encore moins, des égyptiennes : le foulard qu'elles portent empêche d'imaginer la couleur de leurs cheveux. Mais moi, j'ai déjà vu cette couleur chez des petites filles. Loin de notre blond bien académique, genre trois nuances de chez l'Oréal ou balayage de chez Dessange. On aurait dit des fils de lune.
Isham travaillait comme conducteur de train. Mais une maladie étrange l'a privé de son métier : petit à petit, il a cessé de voir les couleurs. A la dernière visite médicale, il a été radié de la liste. Il ne peut plus exercer.
Que faire ici? Le travail est rare. Les cafés sont pleins de jeunes qui n'ont rien à faire.
Par chance, Isham a retrouvé un travail. Dans une usine, à deux cent kilomètres de chez lui. Par malchance, il vient de l'abandonner : son père, qui se fait vieux, lui a demandé de revenir pour cultiver ses quelques ares de terrain. Il avait besoin de lui pour un mois... Isham a démissionné.
Isham ne touche plus qu'une petite pension. Qui sait quand il retrouvera du travail?
Il dit qu'il ne se mariera jamais. De toute façons, comment se marier avec moins de deux cent livres par mois!
Isham est très pieux. On peut lui faire confiance pour ne pas même prononcer un mensonge.
Et cinq fois par jour, concentré, absent, son visage ascétique fermé sur lui-même, Isham prie...
la maison de Nada
Nada, c'est la soeur de Magdy. "La", parce que l'autre, Hoda, celle qui riait tout le temps, est morte. C'est la seule fois où j'ai vu Magdy pleurer. Elle est morte d'un cancer, après avoir vainement essayé, et perdu à chaque fois, d'avoir un enfant. Hoda était très grande, ronde, brune, avec de magnifiques dents blanches. Une fois, elle m'avait demandé si je pouvais la ramener à Paris dans mon sac. Je lui avait répondu que je n'avais pas de sac assez grand pour elle... Je regrette maintenant. C'était idiot.
La maison de Nada, à Tanta, est la seule de la famille où je me sente vraiment à l'aise. Elle est à deux kilomètres du centre, entourée de champs de luzerne, de trois autres habitations.
Nada est secrétaire. Elle travaille le matin, de sept heures à treize heures environ. Puis elle revient et s'occupe de sa mini-ferme.
Sur un tout petit territoire, entre sa porte et les champs, elle élève deux bufflonnes, un veau, un âne. La première fois, j'ai cherché les poules, étonnée de ne pas en trouver. C'est normal : comme partout dans la campagne égyptienne, les poules vivent sur le toit.
Nada est très bien organisée. Avec son mari, et leurs petits salaires, ils se sont débrouillés pour élever leurs quatre enfants, et ma foi, le résultat est là. Les trois garçons font ou ont fini leurs études, l'un travaille dans un grand hôtel à Dahab.
Leur fille aussi, puis elle s'est mariée.
Ici, les garçons restent chez leurs parents, la fille part chez sa belle-mère. Comme la loi égyptienne permet d'élever le niveau des maisons à trois étages maximum, le compte est bon : le rez-de-chaussée pour Nada et son mari, les garçons au dessus.
Deux étages sont déjà montés, le troisième attend : il est pour les poules, pour le moment. Avec un souci d'équité touchant, Nada a voulu le même appartement pour ses trois fils : même plan, mêmes meubles. Ils ont pu choisir les couleurs, mais savent qu'exactement la même somme a été dépensée pour chacun d'entre eux.
Au premier, Gamila, la belle-fille de Nada, attend son mari qui revient de temps en temps de Dahab. Elle a 23 ans, est enceinte, et mérite son prénom, Gamila, "la belle". Le salon est bleu marine, avec de lourds rideaux brillants, la salle à manger genre Henri II ...mais personne n'y mange jamais. On mange en bas,assis en tailleur, avec les parents. Et puis les meubles sont vraiment trop brillants...ça serait dommage. Une chambre rose, l'autre blanche...la troisième pièce, verte, attend des enfants ultérieurs. C'est joli, tout neuf, et bien plus beau que ce que les parents ne se sont jamais octroyé. Il y a deux toilettes, une à la turque, l'autre à l'européenne, pour correspondre aux habitudes de chacun. C'est rare ici, car le plus souvent, les habitants, pas très riches, n'ont qu'une minuscule pièce d'eau avec la douche au dessus des toilettes : j'ai du mal à faire prendre une douche à Noeman là-bas, il a toujours peur de tomber dedans!
Au deuxième étage, le salon est couleur bronze...sinon tout est pareil. Il n'est pas encore occupé : le mariage a lieu en juin.
Je ne sais pas si les enfants sont contents de leurs duplicata respectifs : moi, je trouve ça charmant.
Le petit jardin, outre un arbre "zanzara" dont je vous ai déjà parlé, abrite un pêcher, un goyavier, un citronnier, des cactus. La luzerne s'étend au-delà. Noeman adore monter sur "son" âne pour aller en chercher. Il a déjà rendu le veau malade en le gavant de luzerne bien verte.
J'y dors bien.
les filles du magistrat
Monsieur Helouan est un ami d'enfance de Magdy. Un ami devenu magistrat, par amour de son grand-père.
L'histoire est simple, un peu comme les textes de rentrée des classes que je me souviens avoir étudié à l'école primaire. Du Jules Vallès, ou du Roger Martin Du Gard. Ceux où un enfant, mis face à face avec l'injustice, décide de prendre le taureau par les cornes, la vie à bras le corps.
Le grand-père de Helouan, illettré, avait un jour été dépouillé de ses terres faute d'avoir su lire correctement un contrat. Le petit Helouan, alors, s'est juré de devenir juge, et d'empêcher de telles incuries.
Il est aujourd'hui l'un des trois cent magistrats qui, en appel, résolvent les cas de litiges immobiliers.
Monsieur Helouan a quatre filles, dont il s'occupe avec soin. La petite dernière passe son bac. Les autres sont, ou sont toutes en voie de devenir, médecin.
Ce week-end, je suis passée voir l'aînée, Hanya. Elle vient de se marier, et je n'avais pu assister à la cérémonie qui a eu lieu cet été.
Le mariage fut compliqué : le papa n'était pas franchement d'accord. Il a fini par céder, submergé par la pression conjuguée d'une femme et de quatre filles...
En serrant la main au jeune époux, je comprends l'insistance d'Hanya. Quel charme! En chemise blanche et pantalon noir, très grand, il ressemble à une statue grecque. Il est, de plus, extrêmement gentil.
Hanya nous reçoit dans son appartement fraîchement réalisé, son papa ayant fait le voyage jusqu'à Damiette pour trouver les plus beaux meubles.
C'est au goût égyptien, tout rutilant et propre, avec un salon bien doré, un carrelage coloré, une salle à manger laquée.
Hanya porte une longue jupe en jean crème, un foulard crème arrangé avec art, une fine tunique bois de rose et de hautes sandales du même ton. Petite, mince et parlant à toute vitesse, elle virevolte au milieux des invités, apporte du thé, vous oblige à reprendre du gâteau...
Non? Pas de gâteau? Un chocolat alors! Et Hanya revient avec un plateau de bonbons dorés et bleus.
J'ai fini mon orangeade? Un thé? Non? Un nescafé alors! Et Hanya repart, presque en dansant, dans sa cuisine toute neuve. Son nescafé est au lait, crémeux et hyper sucré. Mais c'est très bon.
Les hommes sont partis discuter sur le balcon, nous laissant la jouissance du beau salon, et conservant celle de l'air frais. Cela ne me gêne pas : quand je séjournais en Grèce,il y a longtemps, c'était pareil.
Mon amie anglaise, Kate, me disait hier qu'en Australie, la même habitude prévaut encore aujourd'hui...
Hanya commence à me parler en égyptien, mais son débit est si rapide que je n'y comprend rien. Je le lui dis.... elle s'essaye aussitôt à parler en anglais, de façon tout aussi effrénée. Mais elle ne le maîtrise plus très bien, m'explique-t-elle en ralentissant soudain, à part les termes de chirurgie. Ce qui ne constitue pas l'essentiel de notre conversation.
D'un commun accord, nous nous concentrons sur les photos du mariage, et de la lune de miel à Sharm-El-Cheikh.
On peut commenter le tout avec un minimum de mots : c'est ce qu'il me fallait. La mer est bleue, ils sont aux anges, que ce soit sur un bâteau, sur la plage, ou sur le balcon de l'hôtel.
Et quand, deux heures plus tard, nous quittons les jeunes mariés et leurs visiteurs arrivés entre temps, je laisse une Hanya toujours aussi rapide, qui semble danser en préparant ses boissons.
Ils ont l'air très très heureux.
Monsieur Helouan, vous avez bien fait, finalement...
EGYPTIAN STYLE
egyptian style
Damiette est la ville d'Egypte la plus réputée pour ses meubles. Ses menuisiers y commencent, souvent, à l'âge de six ans...ils sont exceptionnellement doués, et pour une somme tout à fait modique (pour nous européens), on peut trouver des meubles de qualité.
Pas facile, cependant, d'arriver et de commander la petite commode dont vous rêvez depuis si longtemps. A Damiette, on fournit en gros : on achète LA chambre à coucher complète (lit, armoire six portes, commode, coiffeuse), LA salle à manger de sa vie (table, huit chaises, buffet, dressoir), LE salon qui tue (deux canapés, deux fauteuils, table basse). Et tant pis pour vous si votre appartement est petit : il va falloir pousser les murs...
L'égyptien se meuble une fois dans sa vie : le jour de son mariage. Les meubles ont une valeur patrimoniale et se doivent de rester beaux longtemps. C'est pourquoi les chaises de la salle à manger, bombées et en belle tapisserie, sont recouvertes d'une épaisse feuille de papier plastique à l'épreuve du temps, clouée avec le tissu. On se fiche que ça ne soit pas confortable par temps chaud : de toutes façons, on s'assiéra rarement dessus.
J'ai parlé plus haut du "salon",mais s'était une erreur : ce que je vous ai décrit là, c'est une "entrrrée" (prononcez le mot français en roulant les r, s'il vous plait). C'est à dire un truc franchement simple qui n'en impose pas. Le vrai "salon" ( "es salon"), c'est un ouvrage gigantesque, avec des immenses coussins et des dorures jusques là, et je n'aurai jamais la place d'en mettre un chez moi, même si j'en voulais un.
A Damiette, on trouve tous les styles. On a même proposé à Magdy un salon Louis IX. Je n'étais pas avec lui, j'aurais bien aimé voir à quoi ça ressemble.
Sans ironie aucune, il y a vraiment des choses magnifiques là-bas.
Mais tout le monde ne va pas à Damiette. Et puis il faut penser aussi au menuisier du coin, votre voisin, qui ne travaille pas si mal que ça...
Comment expliquer ce que l'on aimerait? C'est facile, il y a des catalogues. C'est ainsi que vous pouvez faire faire, très facilement, une cuisine américaine, un meuble télé...
Les choses se gâtent quand on arrive aux meubles plus intimes, lit, bureau, des choses avec lesquelles on aime bien se sentir à l'aise. Des choses dont on aimerait qu'elles nous ressemblent, ou tout du moins qu'elles s'adaptent à nous.
Les lits et chambres, dans le style apprécié ici, sont toujours surchargés. De quoi penser que Louis XIV était un adepte du Bauhaus. De quoi se prendre pour la princesse qui dormait dans un artichaut.
Imaginez une tête de lit gigantesque, monstrueuse, couverte de choux en bois doré et de tissu brocard tendu. Imaginez aussi le bureau de ministre, noir et or, si brillant que l'on aura peur à jamais d'y poser le moindre papier. On appelle ça le style Louis Farouk.
Et à chaque fois, le vendeur ou le menuisier, avec un sourire reluisant, me désigne fièrement la plus belle de ses réalisations, là, sur la photo. Celle où il y a le plus de sculptures, le plus de peinture, le plus de verni. Il n'y a pas à y couper : c'est du Louis Farouk!
higab fashion
Pour beaucoup d'égyptiennes, et de façon très féminine, le voile est un instrument de coquetterie supplémentaire.
Bien évidemment, je ne parle pas des voiles noirs et lourds, importés d'Arabie Saoudite, dont certains ne laissent voir que les yeux. Ils ne sont d'ailleurs pas forcément appréciés par ici, et les histoires courent sur ces hommes déguisés en femmes, qui entrent dans les maisons et assassinent une famille entière pour voler quelques livres (ça, c'est une de mes nièces qui me l'a raconté, et elle avait carrément peur!). Un genre de folklore qui me rappelle un peu les "bonnes soeurs" aux très grands pieds et jambes poilues dont quelques films comiques de nos années cinquante font bon usage.
Non, je parle des foulards, voiles, mousselines colorées et chatoyantes qui sont utilisés avec beaucoup de goût ici par les femmes, même modestes. Et des arguments donnés par celles qui les portent :
- c'est joli
- on peut les assortir aux vêtements (contrairement aux cheveux!)
- dans ce pays de poussière et de vent, c'est le seul moyen d'être bien coiffée
Et puis, tout simplement, je crois que c'est une habitude...
Croire le voile austère serait en tout cas une erreur.
En témoignent les magazines ou articles consacrés à cet ornement:
" Higab Fashion"," Belle en foulard", " Maquillage et foulard"...et j'en passe.
Dans Higab Fashion, je trouve une demi-douzaine de façon de nouer son foulard. Car il n'est pas juste bêtement enroulé autour de la tête! Non... l'art relève plus à mon avis de celui du turban.
Alors... noeud sur le côté, coquinement penché sur l'oreille comme une fleur?
Double ou triple foulard, aux couleurs différentes tressées ensemble pour s'assortir aux vêtements, et tombant sur l'épaule comme une natte?
Foulard de diva, qui emboîte le haut de la tête comme des cheveux bien lissés pour s'enrouler ensuite autour du chignon, rendant ainsi majestueuse la chevelure nouée sur la nuque?
Epingles en faux diamant, en turquoise ou en forme de fleur, piquées dans le voile de façon à dessiner elles-mêmes un motif géométrique, chaîne de losanges ou de grecques?
Le choix est innombrable, l'élégance peut-être extrême. Et les spécialistes du nouage de foulard en vivent très bien. Le dernier "Al Ahram Hebdo" explique ainsi qu'un noeud de foulard, pour un mariage, peut coûter entre 500 et 1000 livres (500 livres, soit le salaire mensuel d'un professeur de collège).
En allant manger une glace au "Café Costa", au centre de Maadi, je me dis secrètement, tout en admirant les demoiselles qui dégustent leur jus de fruit ou leur gâteau, que le fiancé attablé en face sera peut-être un tantinet déçu lorsque, un soir de mariage, il la verra en cheveux... tellement elles sont jolies comme cela.
Et je me souviens de ce soir d'hiver, à Alexandrie, dans le tram aux fenêtres éternellement ouvertes par lesquelles un vent glacial soufflait, directement venu de la mer.
J'étais là, assise en pleine tempête, ébouriffée au point que j'ai eu par la suite du mal à démêler mes cheveux. Tout à coup, j'ai vu ma tête dans la glace. Entourée de dames impeccables, aux chaussures cirées et aux robes et fichus assortis, je ressemblais à un caniche fou.
J'en ai eu le fou rire pendant six stations.
sous-vêtements égyptiens
A Paris comme à Tokyo, au Caire comme à Rio...il faut bien s'habiller. Et quand on en a marre d'attendre le prochain passage en France, ou de regarder sur internet le catalogue de La Redoute, on se décide enfin à se lancer. Oui, malgré la barrière de la langue et celle de la culture, il me faut des sous-tifs, je vais faire les boutiques!
Le premier problème que j'ai rencontré, c'est que je n'ai pas trouvé les boutiques. Du moins, pas tout de suite. Et puis quand je les ai eu trouvées, ce n'était pas ce que je voulais.
Enfin! Commençons par le commencement!
En Egypte, de façon courante et populaire, les sous-vêtements féminins se vendent au marché. Hommes qui achètent pour leurs femmes et filles, mères de famille qui recherchent surtout la solidité... Les sous-vêtements du marché sont à l'épreuve du temps, pas chers, en coton égyptien ou made in china... slips kangourous pleins d'aisance, marcels et soutiens-gorge grandes tailles dont je pourrais, si je voulais, me faire de jolis petits bonnets.
Rien, mais rien, ne peut faire dériver l'imagination vers quelque pensée légère. C'est ainsi, qu'ayant demandé à Magdy quelques trucs en fibres naturelles, plus agréables pour la gym, je me suis retrouvée avec des habits de grand-mère, bretelles de trois centimètres de large et élastiques qui remontent au sternum.
J'ai dit "habits de grand-mère"? Je suis inexacte : à la campagne, les grand-mères portent plutôt des caleçons, longs, roses ou jaunes pâles, qui assurent à la fois décence et chaleur. Les jeunes filles, souvent , ont encore des panties...je me rappelle que mes soeurs en avaient eu, quand j'étais petite...
Mais au marché, pas possible d'essayer! Il faut connaître sa taille exacte, et bien évidemment, ce ne sont pas les mêmes unités de mesure qu'en France! Comment faire?
Je suppose que pour un homme ce doit être désagréable, mais pour une femme, avoir un sous-tif à la mauvaise taille est une catastrophe. Trop petit? On se refait les évanouissements de la Dame au Camélia. Trop grand? On lève les bras et paf!On l'a sous le nez!
Je repère, un jour, pas loin de l'école, une petite mercerie que je n'avais pas remarquée. Sans prétention, avec chemises de nuits bien longues et bonneterie à l'épreuve du temps.
J'y rentre, et, d'un coup d'oeil expert, la vendeuse me dit que je dois faire, mmmhh...du trucmuche C. Et ça s'appelle... un "soutien" (prononcer le "ien" à la marseillaise). Cool.
OK, je prends, je lui fais confiance ( et d'ailleurs elle ne se sera pas trompée).
Et puis, d'un air naturel et cherchant à savoir si j'ai besoin d'autre chose, elle me dit :
- "Aïza string (rouler le "r" s.v.p.) ? Vous voulez des strings?
Ca alors! J'en reste sur le string... bouche bée, disons. Au pays du coton longue fibre et de la pudeur reine, on me propose des strings?
Et oui. Rien n'interdit à femme d'être désirable pour son mari.
Et petit à petit, en faisant un peu plus attention, je m'aperçois qu'il y en a partout, que les jeunes filles en portent sous leurs sous-pulls manches longues couvrant un jean taille basse, qu'il y a des boutiques de luxe où les dames se pressent et que, dans LA rue commerçante d'Alexandrie, des vitrines entières, en rouge, noir et dentelles, sont consacrées à cet emblème de l'audace.
zéro sur la gauche
Les expressions - et insultes - égyptiennes sont innombrables. Je commence tout juste à en connaître quelques unes... et ne donnerai ici que celles qui peuvent, bien sûr, figurer dans un texte accessible à tous. En voici la traduction, avec certainement quelques inexactitudes...
Pour dire bonjour, je vous donne en cadeau des plus courantes :
- "sabah el nour" :"un jour de lumière"
- "sabah el foul" : "un jour de jasmin"
Et à quelqu'un qui revient, que l'on n'a pas vu depuis longtemps, ce sera le joli "manawara" : "tu nous éclaires", "tu nous apportes la lumière".
Si vous êtes fâché, un large choix s'offrira à vous, dont voici quelques extraits!
- "kelb", "ibn el kelb" : "chien" ou "fils de chien " reste l'insulte la plus courante, ce qui peut donner des résultats amusants. Ainsi, la vache récalcitrante qui refuse d'aller dans la bonne direction se fera traiter de "chienne", sans pour cela d'ailleurs en faire une crise d'identité (son regard placide le prouve). Elle s'en fiche!
Dans les cours de récréation, on entend des fois quelques "tizzak hamra": "tu as les fesses rouges" (par contre, de deux copains inséparables, on dira qu'ils sont "comme deux culs dans le même slip")...
Mais une de mes préférées reste "ibn el gazma","fils de chaussure", que je trouve particulièrement jolie...
De façon un peu plus intellectuelle, il vous sera possible de traiter quelqu'un de "sifr" (zéro), avec une précision supplémentaire. C'est "zéro sur la gauche". On crée ainsi l'idée de "zéro négatif". Sous entendu que le bonhomme en question aura, de toute façon, toute latitude à aller vers le -1!
Quand aux autres... il me faudra encore un peu de temps pour les apprendre... et vous les raconter!
lavage à l'égyptienne
Laver à l'égyptienne, c'est avant tout utiliser beaucoup beaucoup d'eau, et ne rien sécher.
D'une certaine façon, cela se comprend. L'eau, il n'y a que cela ici. Et le soleil se charge du reste.
J'ai d'abord remarqué cette façon de faire dans les magasins.
Aux heures d'ouverture et donc en pleine affluence client - en bref quand cela a le plus de chance de mettre le bazar - l'homme de main, le vendeur ou le patron se munit de deux ou trois seaux d'eau, qu'il va déverser d'un grand "splash" sur le carrelage.
Armé d'une sorte de balai en caoutchouc - je ne sais pas comment on appelle cela, ce n'est pas si courant en Europe -, il repousse toute cette eau dehors, sur le trottoir, où elle ne va pas manquer de faire de la boue. Que les nouveaux client amènent à l'intérieur, en faisant "flic flac" avec leurs chaussures.
Dans le hall des immeubles, c'est pareil.
Il ne vaut mieux pas être là chez moi quand l'eau savonneuse dévale les escaliers, puis s'arrête au rez-de-chaussée, créant une flaque monumentale. Les chaussures et les bas de pantalons en seraient trempés. Mais la femme de Saïd le portier, avec son balai en caoutchouc, fait refluer l'inondation dehors. Elle choisit mieux ses horaires que les magasins que je connais. En un instant, tout est sec.
Dans la rue, c'est aussi comme cela.
Quand je sors le matin, sur le coup de 7h30, on dirait toujours qu'il a plu. Toutes les voitures des rues avoisinantes reluisent dans le soleil, pendant que d'immenses flaques d'eau s'écoulent sur le goudron terreux.
Elles sont lavées tous les jours, qui par les gardiens d'immeubles, qui par les chauffeurs, ou même par de jeunes garçons. Ils y gagnent quelques pièces supplémentaires, 25 livres par mois et par voiture, m'a-t-on dit.
Et si je rentre chez moi, où la femme de Saïd, en considération pour mon dos mal fichu, veut bien opérer quelques heures malgré ses horaires bien lourds, je retrouve le même spectacle. Elle a fini d'essuyer - ou plutôt d'envoyer voler en l'air avec de grands coups de torchon - la poussière.
Vêtue d'une vieille robe longue trempée jusqu'aux genoux, pieds nus, elle déverse seau sur seau dans la cuisine, le salon et la salle de bain. C'est une vraie piscine.
Puis elle ramasse le tout à la serpillière, avec une rapidité inimaginable.
Quand elle part, c'est déjà sec. Le marbre brillant est tout propre. Et mon plus grand plaisir est de faire comme elle : d'y marcher pied nu.
Il fait si chaud...
porter
Il y a façon et façon de porter, et les gestes qui nous paraissent naturels sont, comme tant de choses, programmés par notre culture.
Quitte à se faire mal au dos, quitte à se fatiguer, chacun porte comme il l'a appris.
Nous portons nos enfants dans nos bras. Bébés blottis contre nous, enfants le nez sur notre épaule.
En Egypte, on porte l'enfant sur l'épaule. Pas sur les épaules. Dès qu'il est en âge de se tenir assis, vers six mois, il commence à voyager à califourchon sur l'épaule de sa maman.
S'il est assez grand, il se tient à sa tête. Sinon, maintenant solidement sa jambe au niveau du genou, elle l'empêche de tomber.
Je vous le disais bien : les égyptiens voient le monde de profil, et ça commence tôt...
Pour porter une charge lourde, rien de tel que le sommet de la tête. Et j'admire les paysannes qui portent, dans un équilibre parfait et avec une démarche altière, des ballots entiers de coton, des valises, des paniers de légumes. Je ne sais pas comment elle font.
Souvent, s'il s'agit d'un plateau, d'un paquet plat ou d'un carton rigide, les égyptiens le portent sur la paume de la main, main tournée vers le haut, coude replié contre le corps. Un peu comme les garçons de café quand il y a trop de monde et qu'ils se faufilent, de peur que leurs verres ne trébuchent sur un consommateur trop agité. Là non plus, je ne suis pas : mes bras en tremblent dès la première minute passée. Pourtant, les livreurs de Maadi vont ainsi toute la journée, conduisant leur vélo de la main droite, la gauche chargée de pâtisseries , de chemises repassées et pliées ou de plateaux de fruits.
Jamais de panier sur la hanche, d'enfant sur les épaules ou de bébé dans un giron.
Ils s'endorment sur des genoux croisés en tailleur, en ayant fait le choix de la jambe qui se balancera le mieux. Le nez tourné vers l'intérieur, le visage dans une douce pénombre, cachés sous le voile de leur mère.
papier toilette
En Egypte, en général, on ne trouve pas de papier toilette... Sujet mineur, ou entreprise de déstabilisation concertée? Je me pose sérieusement la question.
Bien sûr, dans les hôtels où vous irez - si vous ne venez pas à la maison -, dans les restaurants un peu touristiques, vous en trouverez. Ou alors, vous aurez le plaisir, comme souvent dans les bistrots de Paris, de trouver un dérouleur vide : ça prouve au moins qu'on a pensé à vous, c'est l'intention qui compte!
Mais ailleurs...Ô gap culturel majeur et non mesuré! Y en a pas!
Je fus confrontée pour la première fois à cette perplexifiante situation lors de mon stage de 3ème année, à la Banque d'Alexandrie. J'étais fraîchement habillée d'un chemisier et d'une jupe blanche, aux toilettes et dans le doute le plus total, quand je remarquai, au beau milieu de la cuvette, un petit tuyau fixe et recourbé vers le haut dont je ne vis pas l'usage. Il y avait également, à gauche, un minuscule robinet : je ne voyais pas non plus à quoi il était relié. Curieuse de nature, je me penchai vers la petite chose, la tournai résolument... et me pris un grand jet d'eau en pleine figure, sur le chemisier, la jupe, qui devinrent immédiatement transparents.
Je suis sortie des toilettes une heure plus tard...
Et oui, aux toilettes, l'égyptien SE LAVE.
D'où, lors de discussions occasionnelles (ce n'est quand même pas un sujet de conversation central), quelques remarques sur le fait que l'Egypte, ce n'est peut-être pas propre, mais que, bon...les égyptiens sont trop gentils pour faire remarquer qu'il n'y a pas que dans les rues du Caire que ça peut être crasseux.
Par contre, le séchoir n'est pas prévu : ce soin est laissé au climat généreux.
Une fois le mystère éclairci, on comprend l'usage de plusieurs dispositifs qui nous ont paru bizarres au premier abord: le petit tuyau fixe cité ci-dessus, le flexible (genre flexible de douche mais en plus court) placé à côté. Attention, il faut se méfier avec ce dernier! Il peut, pour plus de confort, être branché sur l'eau chaude, et pour peu que le chauffe-eau soit réglé sur "hot"... Aïe!
Mais à la campagne où dans les lieux publics pas très huppés, il faut se contenter d'un simple broc, ou d'une vieille bouteille de Vittel remplie d'eau. Et là, on n'a pas encore compris le truc. Si on balance la bouteille vers le haut, c'est un bain de pieds qu'on prend.
L'homme ayant par nature la tête en haut et les pieds en bas, comment faut-il faire pour s'en sortir proprement? Le piquet?
La pudeur empêchant de demander plus de détails, enfants et adultes se débrouillent. Mais s'est souvent, à la campagne, que je vois revenir mon petit Noëman, tirant l'élastique de son slip mouillé qui lui rentre dans les fesses, le fond du pantalon tout trempé d'eau, qui me dit :
- "Euh, maman... c'est possible que je me change?"
le photographe
Aujourd'hui, j'ai besoin de photos d'identité.
Magdy m'emmène chez le photographe, celui qui a déjà fait celles d'Adam et Noëman.
Le photographe habite de l'autre côté du canal. Le côté vraiment égyptien. D'ailleurs, les photos qu'il a déjà faites l'était typiquement.
J'ai ainsi, pour mes deux garçons, huit photos d'identité sur fond de jungle tropicale ( son fond permanent, apparemment), avec en prime, un portrait grand format, où leur visage sérieux s'encadre dans une sorte de gravure en forme de coeur, assortie de fleurs en plastique.
Moi, il me faut du sérieux. Sur fond blanc.
Nous passons de l'autre côté du canal, et le monde change.
Sous une bretelle d'accès à la route, un vieux canapé montrant toute la mousse de ses coussins...
Je suis sûre que, le soir, il est occupé par des hommes, vieux ou jeunes, qui discutent à la fraîcheur.
Autour, des papiers et des sacs plastique, bien sûr, un cadre en bois décloué dont je n'imagine pas l'usage, et une voiture en piteux état.
La façade du photographe est minuscule, son entrée occultée par un voilage blanc qui gonfle au vent.
On descend trois marches en contrebas : un tout petit bureau gris et vert sombre, avec trois chaises en plastique pour l'attente, une photocopieuse en marche, une autre recouverte d'un morceau de rideau bleu, anciennement fastueux. Il n'y a pas de fenêtre.
Le photographe finit ses photocopies, s'interrompt un instant pour vendre une pellicule Fuji qu'il tire d'un tiroir (4 livres la pellicule, soit 50c d'euro...). Puis il allume la lumière, découvrant ainsi un petit escalier.
En haut, c'est le studio : un tabouret, deux "parapluies" pour diffuser la lumière du flash, le décor de jungle que j'aime tant et quelques jouets d'enfant : un cheval à bascule terni et une peluche grisâtre. Et des tas de guirlandes de fleurs en plastique. Poussiéreuses et passées.
Dans un coin, sont roulés différents écrans possibles, de toutes les couleurs et avec un maximum de motifs. Mais nous voulons un fond blanc.
C'est le seul qui ne soit pas en haut : le photographe redescend...
Voilà, il a pris son petit appareil, argentique bien sûr. Un seul cliché, et c'est parti..
Est-ce qu'on peut l'avoir ce soir? Non.
Pourtant c'est écrit sur la devanture : "Photos en une heure".
Oui. Mais ça ne marche pas aujourd'hui. Parce qu'on est lundi...
Bon. Maalesh, comme on dit ici ( ce n'est pas grave, c'est la vie, c'est comme ça...).
On reviendra demain.
C'est dommage que j'ai eu besoin d'un fond blanc.
J'aurais bien voulu mon portrait dans un grand coeur, avec plein de guirlandes de fleurs...
photos
Ca y est, j'ai mes photos.
Je ne suis pas déçue : elles sont bien aussi kitsch que je le souhaitais secrètement. Pour six livres et cinquante piastres, j'ai reçu dans une pochette plastique un petit monde de mise en scène.
Bien sûr, les huit photos d'identité sur fond blanc dont j'avais besoin sont là. Bien faites, et même si je me trouve l'air légèrement niais et le nez en trompette même de face, je n'ai qu'à m'en prendre à moi-même. Le photographe n'y est pour rien.
Mais le vrai "plus", la cerise sur le gâteau, se sont les autres. Celles que je n'avais pas demandées.
D'abord un grand portrait, format carte postale.
Mon visage de face -exactement le même que sur la photo d'identité- s'y détache dans un cadre doré dessiné de biais, créant ainsi un bizarre effet de perspective.
Le cadre doré, surchargé de moulures, semble posé sur un rebord de cheminée bleu roi. Devant lui, à gauche, un gros bouquet rond de fleurs en plastique roses, jaunes et violettes.
A droite, un chandelier à trois branches, bougies allumées.
Je vais donc pouvoir, si je le souhaite, créer un infini effet d'abyme : poser ma photo avec rebord de cheminée bleu, fleurs et chandelier, sur un rebord de cheminée bleu, avec fleurs et chandelier. Puis photographier le tout... C'est métaphysique, non?
Il reste une photo de taille identité.
Là, je me détache sur un bloc à aquarelles, lui aussi posé de biais, ouvert, debout.
Pour bien montrer qu'il s'agit d'un dessin, un coin de la feuille se relève en trompe-l'oeil.
Devant le bloc, une rose jaune.
A gauche, une petite lampe que je qualifierais "d'électrique napoléon". Toutefois, en regardant de plus près, elle ressemble davantage à un réverbère noir et or. J'aperçois, en me rapprochant encore, un tout petit banc doré posé sur le socle.
Quel rendez-vous vais-je avoir là, quand, lilliputienne, je me serai échappée de mon bloc comme la Bergère et le Ramoneur? Je sortirai la nuit de la feuille, grimperai avec difficulté sur la base du lampadaire devenu immense, et irai m'asseoir, très sage et les jambes pendantes, sur ce banc trop haut. Où je rencontrerai un magicien. Ou peut-être un chat noir qui me regardera en clignant des yeux avant d'articuler :
- "Miaousoir, miaoumoiselle..."
Mais ce n'est pas fini. Dans le fond de la pochette, presque perdues, se trouvent neuf autres photographies.
Trois de la taille d'un grand timbre poste.
Six semblables à un timbre normal.
Toutes montrent différents modèles de cadres, et mon visage devient de plus en plus petit, selon que le cadre est dessiné sur le bord de la photo, ou qu'il a l'air, lui-même, d'être photographié de plus loin :
Cadre ovale "Art Déco" encadré de fleurs stylisées.
Cadre en dents de scie sur fond de nuages bleus et violets.
Cadre miroir aux filets et arabesques dorés.
Cadre noir ébène chantourné à l'infini.
Cadre ovale genre "Taj Mahal", doré, posé sur des roses, sur un fond ressemblant à un grossissement au microscope de paramécies teintes en bleu.
Cadre tronconique, bordé de pyramides vert sombre et or. En haut, un gros rubis se détache sur le doré. Le cadre est posé sur des flammes, et derrière lui, on croit voir des rais de lumières divine.
Ma grand-mère avait une image de Jésus dans sa chambre, qui ressemblait un peu à cela. Derrière son visage douloureux, le Saint-esprit rayonnait de façon aveuglante. Jésus tenait son coeur dans sa main et me le tendait. Petite, j'en ai toujours eu un peu peur...
Et enfin, pour clôturer cette galerie, un cadre doré surchargé. Il prend tant de place sur cette photo minuscule que mon visage ne mesure plus qu'un demi centimètre... Malgré son poids apparent, il est soulevé par deux colombes imaginaires, qui l'agrippent de leurs pattes, une en haut à droite, l'autre en haut à gauche. Et il constitue le tremplin parfait qui va me permettre, dans un instant, de m'envoler sur leurs ailes au pays des rêves.
le henné
Beaucoup de femmes ici utilisent le henné. Pas à la mode « arabe », telle qu’on peut se l’imaginer ou qu’elle a été lancée par les stars du cinéma. Pas pour se faire des tatouages en forme d’arabesque, de spirale ou de fleur.
Le henné, c’est surtout pour les cheveux.
Il y a assez longtemps que je suis devenue une adepte de cette plante tinctoriale, mais nos relations ont été très épisodiques, parce qu’à vrai dire je me soucie assez peu souvent de mon apparence. Une fois, de temps en temps, comme ça, pour avoir de beaux cheveux. Ca les rend plus épais, plus souples. Cela leur donne un reflet roux. Et c’est l’idéal, quand vos cheveux gardent le souvenir d’avoir été un jour naturellement auburn. Quand vous étiez plus jeune.
Mais le henné s’apprivoise et s’apprend. D’où un certain nombre de vicissitudes que l’on finit, petit à petit, par savoir éviter.
La première fois que je me suis fait un henné, j’étais toute contente.
J’avais bien suivi le mode d’emploi, mélangé la poudre de feuilles à de l’eau chaude, appliqué le tout raie par raie sur toute la chevelure.
J’avais recouvert le tout d’un joli bonnet de plastique – l’idéal pour avoir l’air sexy- et attendu une heure.
Je n’avais oublié qu’une chose : c’est qu’il faut sortir les oreilles du bonnet en question. Parce que le henné teint tout : les cheveux, la baignoire, la serviette blanche que l’on a eu la mauvaise idée d’utiliser… et la peau.
J’ai donc passé plusieurs jours avec des oreilles oranges… Très joli !
Ce soir, aussi, j’ai décidé d’en refaire un. Parce qu’Adam n’arrête pas de me répéter si gentiment qu’il vient de compter quatre, cinq… six cheveux blancs ! Et que c’est bien mieux quand ils sont roux.
J’ai donc soigneusement mélangé la poudre à de l’eau chaude, appliqué le tout raie par raie, et attendu une heure.
Et oui !
Mais je n’ai oublié qu’une chose : je suis de retour en Egypte !
Alors quand, l’heure passée, je désemmaillote ma chevelure, passe dans la douche et ouvre l’eau… Clac ! Coupure d’eau !
Je ressors, refait mon turban et me rhabille.
Un quart d’heure plus tard, il y a l’air d’avoir de l’eau dans le cabinet de toilette.
Je redésemmaillote les cheveux, passe dans la douche… Pas d’eau.
On dirait que ça a été coupé spécialement dans la salle de bain. Ca marche partout ailleurs.
Je me rhabille, j’attends un quart d’heure en commençant à m’énerver. Il faut savoir que plus on laisse le henné poser, plus les cheveux se teignent en rouge. Gardez-le une nuit et vous serez carotte.
Il y a de l’eau ! Je recommence.
Comme mes cheveux sont assez longs maintenant, et que je penche la tête en avant, je mets un bon moment avant de me rendre compte que l’eau est bouillante. L’eau froide, elle, est toujours coupée. Seul le chauffe-eau coule et je viens de me faire un shampoing avec de l’eau à 80°C.
Je me rhabille avec mes cheveux à moitié rincés.
Et j’attends, la tête pleine d’images de volailles plumées à l’eau chaude. Quand je vais me peigner, me restera-t-il quelque chose sur la tête ?
J’attends jusqu’à ce qu’Adam, miséricordieux, me dise :
« Mais pourquoi tu ne te les rinces pas dans le lavabo près du salon ? »
C’est vrai. Je n’y avais même pas pensé.
Et après dix minutes passées sous un filet d’eau, le dos endolori de m’être cassée en deux et une bosse sur le crâne faite en me cognant contre le mitigeur, j’admire enfin cette splendide chevelure…
Non, ils ne plument pas au peignage, malgré la légère sensation de brûlure que je ressens maintenant. Ca tient toujours.
Par contre, ils ont un reflet bordeaux du meilleur aloi.
J’attends qu’ils sèchent, et vous dirai le résultat demain en les voyant au jour...
MANGER ET BOIRE
pains et sandwiches
Le gouvernement égyptien subventionne fortement quelques denrées de base : pain, sucre, thé et accessoirement riz ou fèves. On m'a dit que le montant de ces aides, rien que pour le pain, s'élève à quatre milliards de livres.
Il est question de les supprimer : mais comment vont-ils faire, ceux qui gagnent si peu?
Grâce à elles, les vingt pains coûtent une livre... 15 centimes d'euros, en gros. Vingt pains plats et ronds, faits d'une farine lourde et brune où parfois crisse un grain de sable. Ils sont bons, mangés chauds. Et l'on voit les gens modestes faire la queue devant la boulangerie d'état, qui n'ouvre que le matin, lors de la fournée.
A titre d'exemple, le pain de mie (le petit en sachet plastique, le pas trop bon que l'on garde au frigo chez soi en cas de rupture de stock) coûte six livres, le croissant en vaut deux...
Puisque le pain est accessible, il est, comme les fèves, un plat de base notoirement travaillé et enjolivé : à tous les coins de rue, dans de petites boutiques, on trouve des sandwiches chauds, pas chers, qui nourrissent employés, fonctionnaires, et, s'ils ont de l'argent de poche, élèves sortant de l'école.
Au foul : il est rempli de fèves en sauce, légèrement épicé
"Patatès" : plein de petites pommes de terres en cubes, à l'oignon et au persil
Aux falafels : avec des beignets de fèves et pois chiches, du coriandre, des petites tomates...
Au fromage : fourré de "feta", ou d'autre fromage blanc frais
"Halawa" : sandwich sucré, plein d'un nougat friable qui rappelle le touron espagnol
Un peu plus cher? Vous pouvez manger de la viande...ils sont délicieux:
Shawarma au boeuf (fines lamelles de boeuf grillé)
Shawarma au poulet (délicieusement parfumé)
Sandwich aux petites saucisses de veau...
Et, plébiscités par tous, les sandwiches au foie, si bien préparés que même les enfants en raffolent : du foie de boeuf coupé en minuscules cubes, sauté, légèrement épicé et parsemé d'herbes (coriandre, persil, et d'autres que j'ai du mal à identifier) et de tout petits morceaux de poivrons et de tomates.
Un régal.
tout petit
Au pays des grandes pyramides, il y a plein de toutes petites choses.
En tout cas, d'un format différent de celui dont nous avons l'habitude...
Petits pigeons
Petites poules...et petits oeufs
Petites fourmis
Petites aubergines
Petits citrons
Petites pêches
Petites salades composées
Petits pigeons
Ils illustrent si bien l'expression "gorge de pigeon"...que nos pigeons parisiens ne connaissent plus depuis longtemps. Fins et délicats, même en ville, les pigeons d'Egypte sont d'un brun moiré, avec une gorge bordeaux et verte dont la couleur change selon les reflets de la lumière. Je ne sais pas s'ils voyagent, mais ce sont des ambassadeurs d'élégance!
Petites poules...et petits oeufs
Les poules naines, ou poules "baladi" ("poules du village"), sont les préférées des égyptiens. Rôties, il parait qu'elles ont beaucoup plus de goût. J'avoue qu'elles sont si petites qu'elles me donnent l'impression de ne pas avoir mangé grand chose. Mais que leurs oeufs sont bons! Tout blancs, tout petits bien sûr, ils ont un jaune orange vif rond comme un petit ballon. Un délice.
Petites fourmis
Elles sont si minuscules qu'elles frisent l'invisibilité : quand vous les remarquez sur la table, c'est qu'elles sont déjà cinquante sur la goutte de miel qui restait du petit déjeuner. Au Caire, sympa, elles ne piquent pas. A Alexandrie, c'était de redoutables petits carnivores noirs. On sentait leur morsure bien plus qu'une piqûre de moustique. Le jour où elles ont trouvé le chemin de mon lit...
Petites aubergines
Toutes blanches (eh oui), les aubergines ici sont un peu plus grandes que mon pouce. On en trouve bien aussi, des grosses noires, mais elles finissent surtout en purée. Alors que la petite aubergine...mmmmhh! Juste coupée en deux, frite deux minutes, et parsemée d'ail et de poivre, elle se mange comme une friandise.
Petits citrons
Ils sont ronds, le zeste vert ou un peu gris, et vert pastel à l'intérieur. Ils font le quart d'un des notre. A peine cueillis, ils dégagent un tel parfum qu'on a l'impression de sentir une petite bouteille d'essence (de citron, bien sûr). Mais leur parfum disparaît au bout de quelques minutes : ils n'aiment pas quitter leur arbre. En salade, confis au sel, en citronnade maison, au piment...
Petites pêches
Grises avec un reflet rosé, ce sont nos pêches de vigne. Pas engageantes ni joufflues, mais avec tellement de goût!
Petites salades composées
La salade préférée des égyptiens, c'est une toute petite assiette (à côté d'un grand plat de macaronis à la tomate, de riz au beurre et de fèves), de carottes, tomates, persil, oignons, coupés en minuscules morceaux de la taille d'une miette de pain. Faite au couteau, elle prend des heures de patience...et s'avale en trente secondes.
pour penser à moi
Je reçois de petits messages gentils, de temps en temps, de la part d'amateurs de cette chronique.
Ce qui est amusant, c'est que tous utilisent les même mots pour parler de ces "Nouvelles de Maadi" : "un régal", "une friandise".
Cela me réjouit. Et ça me va très bien, moi qui passe mon temps à déguster les mots... et la cuisine.
J'adore cela, et j'avoue que parfois je ne fais pas très bien la différence entre les deux.
Un peu de ci, un zeste de ça, quelques couleurs pour relever le plat : qu'est-ce que cette chronique sinon un mélange de mot choisis et délicatement mélangés, selon l'envie et le goût qu'on en a?
Le tout pour obtenir un résultat des fois doré, des fois soufflé ou caramélisé... des fois tout plat, quand ça n'a pas levé.
Un de mes livres préféré, à ce propos, est Dona Flor et ses deux maris . L'avez-vous lu? On le déguste autant qu'on le lit.
Bon. Mais je viens de faire une pause, et ce que je bois est beaucoup trop bon pour que je ne le partage pas avec vous.
Prenez un verre de lait bien glacé
Une grosse mangue très mure, sortant elle aussi du frigo
Pelez, mixez le tout
Fermez les yeux
Je suis sûre que vous allez penser à moi...
boissons d'Égypte
J'adore les boissons égyptiennes, celles que l'on peut trouver chez les marchands de jus de fruits, dans leurs échoppes carrelées et colorées, ouvertes à tous vents.
Le jus d'orange tout frais, bien sûr, et aussi le jus de mangue, une véritable crème à boire. Les jus de banane, de fraise, d'abricot, de carotte, de melon, que l'on presse devant vous.
Mais aussi d'autres boissons plus typiques, dont j'aurai parfois du mal à dire l'origine.
Noëman est un fou de "tamra hindi", ces grands verres d'une boisson noire et glacée qui désaltère dès la première gorgée. Si je vous dis ce que je pense, à savoir que c'est une décoction de tamarin, vous serez bien avancés pour en deviner le goût...
Moi, j'aime la soubia, breuvage glacé aussi, mais tout blanc, qui sent la noix de coco. Il y a le jus de réglisse frais, aussi, mais surtout le "asir asab", le roi de tous, car vous ne pourrez jamais le boire qu'ici, frais pressé. C'est le jus de la canne à sucre, qui s'obtient en cassant et écrasant des mètres de cannes fraîches avec une machine spéciale. Trouble, glacé, avec un aspect de velours vert opale, il est aussi savoureux qu'une truffe au chocolat qui fondrait sur la langue. Mmmmhh... Mais attendez quelques minutes, et c'est fini!! Un précipité se forme au fond du verre, et votre princesse se transforme en minable cendrillon! Si un jour vous en voyez en bouteille, ne l'achetez pas : ça serait du vol!
J'ai laissé de côté le sahlep, boisson chaude et crémeuse couverte de pistaches grillées (certains m'ont dit qu'elle est faite avec de la farine de bulbe de lotus, d'autres, plus prosaïquement, avec du lait et de la farine de riz, de toute façon qu'est-ce que c'est bon!). J'ai oublié la helba, faite si je ne m'abuse avec du mastic (la plante), ainsi que les fortes tisanes d'anis qui vous requinquent quand il fait trop froid, trop chaud, ou que vous avez mal à l'estomac...
Et la reine des égyptiennes, le kerkadé, rouge infusion de fleurs d'hibiscus avec son petit goût de paradis.
toile cirée
Plus je regarde cette toile cirée, plus je me dis que voilà une partie essentielle de ce qui me manque, en Egypte et peut-être même ailleurs.
Bizarre, non?
Rien de plus méprisé que la toile cirée!
A Paris, Madame, on a des nappes, pas ce machin plastifié sur lequel l'éponge glisse.
Ou alors, on mange directement sur le bois brut... C'est tellement plus tendance...
Au Caire, on mange plutôt sur des plateaux, la table elle-même ayant peu d'importance.
Ou alors, la table de la salle à manger, biscornue et chantournée, est recouverte d'une plaque de verre du même dessin... Table inusitée, aseptisée et mise sous vitrine, qui ne montre d'autre spectacle que le statut social de celui qui l'achète...
Moi, j'aime les toiles cirées.
J'ai passé des années d'enfance à rêver, pendant les longs repas des grands-parents, sur les bouquets de poireaux et de carottes entourés d'un quadrillage rouge et bleu, ou sur les petits personnages (Hansel et Gretel allant voir la sorcière?) qui en faisaient le tour en courant.
J'aime leur air modeste, leurs rides de grands-mères un peu entaillées au couteau, quand on a dérapé en coupant le pain.
J'aime leur côté faussement brillant, quand l'éponge vient d'y passer, et qu'elles retrouvent d'un coup, pour quelques secondes, une nouvelle jeunesse.
Peut-être que des égyptiens, en train de travailler au marché de Rungis ou sur un chantier de bâtiment, rêvent en ce moment même au plateau cabossé sur lequel leur mère apportait du riz.
Peut-être d'ailleurs que cet égyptien-là est un Nobel de littérature, ou un grand chirurgien du coeur exilé aux Etats-Unis.
Ca ne change rien. Et je les comprends.
Moi, en ce moment, je voudrais juste emporter chez moi un joli morceau de toile cirée.
Peut-être avec les Sept Nains dessus, en train de se faire une soupe...
cuisine
Si je réfléchis un peu, l'image et la pratique de la nourriture que j'ai sont aux antipodes l'une de l'autre.
La nourriture, pour moi, est quelque chose de mythique. J'aime beaucoup manger, déguster. J'ai cette chance esthétique que mon corps, en général, n'en fait pas trop ses choux gras.
La nourriture, pour moi, ce sont mes grand-mères et ma grand-tante. De bonnes cuisinières, voire, pour la dernière, une cuisinière d'exception.
J'ai passé mon enfance, en vacances, à déguster des soupes délicieuses, des daubes parfumées, des poulets de campagne. Des confitures savoureuses. Des tartes croustillantes. Je me souviens des aloses grillées, et j'ai encore la nostalgie des lamproies aux pruneaux... Pourtant, de lamproie, je n'en ai pas mangé depuis plus de vingt ans. J'en rêve.
De ce Périgord ou de ce Médoc initial, je suis partie il y a longtemps.
Et puis je suis comme tout le monde : on travaille, on n'a pas le temps. Alors, il y a des années que je sors des surgelés de mon frigo, tout en rêvant que je mange une glace à la framboise de la tante. Née des framboisiers du jardin, là-bas, au fond.
Parfois, le dimanche, j'en fais un peu, de la bonne cuisine. Une façon de remonter dans mon rêve, de le faire revivre un instant.
Et maintenant, me voilà au Caire.
Une offre alimentaire très réduite, surtout pour les produits manufacturés : quasiment pas de surgelés, presque pas de conserves. J'achète frais, mais je congèle souvent : faire son marché tous les jours, c'est vite lassant. Et long.
Et puis, un jour, je vais à la campagne. On y vit encore comme au temps de mes grands-parents. Avant, même. Les poulets courent sur les terrasses, les terrains pourraient porter n'importe quels fruits. Les femmes ont le temps.
Et bien avec tout cela, la cuisine ici n'est même pas bonne! Pas de légumes. Toujours du riz ou des pâtes, quelques boulettes de viande bien élastiques sous la dent, du poulet d'abord bouilli, puis frit dans l'huile... Deux sortes de fromages : le blanc, le sec!
Mais comment font-ils?
Comment dans cette terre d'Eden, peut-on se satisfaire de toujours manger la même chose?
Comment peut-on???
Et je retourne en ville, où, au moins, les sandwichs sont délicieux et les boissons à se lécher les moustaches.
A ALEXANDRIE
les amoureux sur la corniche
"El corniche", c'est ainsi qu'elle s'appelle. Vingt-quatre kilomètres de bords de mer ininterrompus, contre lesquels Alexandrie se love tel un lézard au soleil.
Je suis restée presque six mois à Alexandrie, et je n'ai pas aimé. Paradoxal, non?
Pas tant que ça en fait : de cette ville dont j'avais, il y a longtemps, fabriqué un beau souvenir, je n'ai pas retrouvé la corniche, la vraie. Elle était devenue une voie rapide quatre files, double sens, où les automobiles font un bruit incessant qui se fracasse sur celui de la mer. Insupportable.
Insupportable, aussi, de devoir traverser en courant ce flux sans fin de voitures, sans passages piétons ou presque, comme si vous deviez, l'air de rien, passer à pied de l'autre côté de la A6. Dommage, la disparition des plages, toutes comblées par de gros blocs de béton, et qui n'a laissé que la petite baie du pont Stanley et, plus loin, une ou deux plages privées surchargées qui s'étendent, à grand renfort de bennes de sables jetées l'une après l'autre, sur la mer.
Alexandrie, ville de six millions d'habitant en pleine expansion, et qui tue chaque jour, sans le savoir ou en le sachant, un peu plus de son patrimoine. Pourtant, je suis sûre que, restaurée, bien gérée, elle aurait suffisamment de puissance mythique pour attirer le monde entier.
Mais il m'est resté de cette ville un souvenir délicieux : celui des amoureux sur la corniche.
Ils sont, dès que le soir tombe un peu, des centaines à se retrouver là, petits couples sur leur nuage au milieu des familles qui promènent leurs ballons et des vendeurs de termis (de grosses graines jaunes macérées dont je ne connais pas l'identité) et de leeb (graines de pastèques, de tournesol, salées et croquantes que l'on ouvre d'un petit coup d'incisive).
Dans le vent de la corniche, les foulards des jeunes filles dansent, joli ballet de couleur. Foulard ou voile, ici, sont travaillés avec art et beaucoup de coquetterie. Je vois, superposées l'une sur l'autre, laissant dépasser à chaque fois un centimètre de celle qui est dessous, des mousselines roses, vert pâle, blanches ou bleues, assorties à la nuance près au chemisier, à la jupe, à la ceinture ou au bas de robe.
Assis sagement à côté l'un de l'autre, posés là comme des bibelots décoratifs, les couples se succèdent régulièrement à quelques mètres de distance. Il est rare qu'ils se tiennent la main. Le plus souvent, lui parle, penché en avant et les deux paumes appuyées sur la rambarde du pont. Elle, assise et balançant ses souliers, regarde la pointe de ses pieds. Ils ne se touchent pas, mais cela n'enlève rien à l'intensité de la relation, au contraire.
Une fois, je suis passée près de deux de ces amoureux. Elle, avec de très grands yeux et des sourcils arqués, mince, faisant semblant de contempler la mer. Lui était penché vers elle, distant d'une cinquantaine de centimètres. Il regardait ses genoux, et tout son dos était voûté en direction de son amie. A quelques mètres de distance, je l'ai littéralement senti sur le point de fondre.
Comme un morceau de métal trop près du feu, il était devenu malléable. Et d'un sourire, elle lui aurait donné la forme qu'elle voulait.
mon gymnase à Alexandrie
J'ai mal au dos.
C'est comme ça depuis des années.
C'est une donnée de ma personne, comme d'être châtain ou d'avoir la peau trop blanche.
Rien à y faire, à part la gym. C'est la seule chose qui tienne en place ces vertèbres qui brinquebalent, se choquent, et dansent à elles seules une gigue du Moyen Age...
C'est pourquoi, à peine arrivée à Alexandrie, j'ai cherché un gymnase: au bout d'un été nerveusement éreintant, je ne pouvais plus supporter le manque d'exercice.
Je crois que c'est ma nièce, Sherin, qui m'a lu l'enseigne peinte - en lettres arabes bien évidemment. J'ai retenu "riyada", et "bint" : "gymnastique pour les filles". Ca m'a paru bien. Enfin, ça m'a paru un gymnase. Et j'en avais besoin.
Quand quatre jours plus tard j'ai enfin pénétré dans ce cénacle, j'ai d'abord rencontré une femme d'une trentaine d'année, très droite et sans aucune souplesse.
Les égyptiens font peu de gym, mais quand ils en font, c'est de façon totalement militaire. Mouvements violents, raides, répétitifs, qui ne valorisent ni la souplesse ni la grâce. Mais par contre, poussés à bout! On s'arrête quand on tombe...
Nagla parlait français, ayant fait ses études à l'Ecole Saint-Joseph (ou Saint Paul ou Saint Autre : à Alexandrie, une grande partie de la bourgeoisie, haute ou moyenne, étudie dans des écoles catholiques et francophones. Le Collège Saint-Marc, le plus célèbre d'Alexandrie, scolarise deux mille élèves. C'est un collège jésuite, qui a vu passer dans ses rangs tous les musulmans célèbres de la ville. Y a pas de problème. Ici, c'est comme ça.)
Nagla m'a plu, et nous nous sommes entendues pour quelques leçons hebdomadaires...
Il y a juste un truc que Sherin ne m'avait pas lu. D'ailleurs, si elle l'avait fait, je n'aurais pas compris. L'enseigne complète clamait : "gymnastique pour filles - perdez trois kilos par semaine".
C'est ainsi que, a une époque où, pas mal fatiguée et un peu déprimée, j'avais perdu 10kg, et faisais donc un petit 38, je suis entrée sans le savoir dans un temple de l'amaigrissement...
A droite, dans l'entrée, un couloir décati, au carrelage verdâtre. Fenêtre à verre dépoli, deux machines à abdos (le genre de truc que l'on voit chez Décathlon, mais tout cassé tout scotché tout rabiboché) tassées contre le mur droit.
A gauche donnant sur le couloir, une toute petite salle avec trois espaliers, un bout de moquette, un tapis de course sur roulement à billes, mais qui ne tourne plus qu'à moitié. Plus une machine bizarre faisant penser à un truc industriel pour boucher les bouteilles de Bordeaux. J'ai appris depuis qu'elle sert à masser la cellulite: ces dames lui présentent alternativement, toute la journée, et en bon ordre, ventre, fesse droite, puis fesse gauche.
Plus loin à droite, une salle vestiaire défraîchie, avec un matelas de massage recousu et des bidules à électrodes, aux ceintures effilochées.
Enfin, au fond, un ancien petit salon, grisâtre mais assez propre, où s'entassent deux vélos d'appartement rafistolés, serviettes, vêtements de rechange et deux "cages" bizarres, où vont s'enfermer les grosses grosses qui espèrent cuire à la vapeur... Juste à côté, une gazinière et la bonbonne qui alimente les machines. J'ai passé mes séances à avoir peur qu'elle n'explose.
Pendant plusieurs semaines, je n'ai pas compris pourquoi toutes les femmes que je rencontrais - du moins celles qui m'adressaient la parole, car l'égyptienne reste timide même entre femmes - me demandaient : "pourquoi tu viens ici?". Je répondais invariablement, avec deux mots et autant de gestes que, aïe!, mon dos me faisait mal.
Elles étaient certes toutes très rondes, mais comme dans la rue c'est pareil, et que ça a l'air plutôt apprécié, je n'avais pas supposé une seconde qu'en fait, toutes voulaient maigrir.
Et moi, sans rien faire et sans comprendre comment, je fondais, fondais, et maigrissais de jour en jour.
Quatre fois moins de sport qu'elles, pas de bain de vapeur, pas de massage énergique: une insulte, quoi! Mais ce n'était pas grave : tout le monde s'amusait bien, et elles restaient plantureuses pendant que je ressemblais, de plus en plus, à un élégant portemanteau.
J'ai fini par apprécier ce gymnase de bric et de broc : des machines âgées de trente ans, prêtes à rendre l'âme et recousues avec du fil de fer.
Un vélo aux côtés de hauteurs différentes, ou vingt minutes d'exercices égalaient un torticolis.
Le tapis de course qui partait systématique sur la gauche, et où l'on devait pousser d'une seule jambe pour rétablir l'équilibre. On avait toutes l'air de faire de la trottinette.
Les cabines à bain de vapeur brûlantes, devant lesquelles de pudiques dames se contorsionnaient, afin d'y entrer nues sans rien montrer.
Et les demoiselles, toujours en survêtement et veste même au coeur de l'été, qui torsadaient leur voile en une espèce de couronne, pour faire leurs mouvements de gym sans risquer de s'étrangler.
Nagla, ânonnait des:
- "wahad, etnen, talata..."
et arrivait à diriger simultanément quatre femmes essoufflées qui faisaient des exercices différents. C'est comme ça que j'ai très vite appris à compter jusqu'à dix.
Puis, après tous ces efforts, , et alors que je sortais de mon sac une bouteille d'eau glacée, elle apportait à ses clientes transpirantes et au bord de l'apoplexie le vrai réconfort de tout égyptien: un bon thé bouillant, hyper sucré!
A MAADI
elle m'a dit...
El Maadi... elle m'a dit... Finalement, je suis arrivée au bon endroit pour enfin pouvoir raconter!
Aujourd'hui, me viennent à l'esprit des histoires de tout petits grains, de minuscules particules, de poussière pour tout dire.
La poussière, ici, il y en a partout. Pas comme en France, où un ménage hebdomadaire suffit à assurer une apparence potable à tout appartement. Fine, impalpable, grise ou ocre, elle se dépose en quelques heures à peine. Passez un chiffon à un endroit, et à la fin de l'après-midi, ce sera de nouveau terne, passé, comme fripé par les ans.
Hier, j'ai pris ma calculette. Je ne l'avais pas utilisée depuis trois jours. J'ai fait une petite conversion d'euros en livres... j'y ai gagné un index noir, pré enduit pour une hypothétique empreinte digitale .
Sur l'écran de l'ordinateur, d'où je vous écris, des traces de doigts d'enfants montrent qu'un des miens vient de rêvasser, pensant à je ne sais quoi, dessinant des croix, des spirales et des coeurs sur ce support improvisé.
La poussière est partout, maintenant qu'hiver et printemps sont passés. Plus aucune pluie, plus de brouillard pour coaguler ce voile opaque.
Et je comprends mieux, maintenant, pourquoi ici les constructions paraissent si veilles, si tristes, si grises même dans le soleil.
Si l'immeuble ne date pas de cette année, il a déjà l'air d'avoir cent ans.
cacophonie
Au moment même où je m'installe devant cet ordinateur, je me dis que la cacophonie doit être la caractéristique des familles biculturelles.
Je ne dis pas binationales, car je suppose que l'on doit écouter à peu près la même chose -je parle de musique ou de radio- dans des familles européennes. Toutefois, en réfléchissant ,ce n'est peut-être pas vrai. Quiconque a entendu du rock italien comprendra ce que je veux dire.
En tout cas, en ce moment même à la maison, il est 21h30, le début des heures agréables en Egypte l'été.
Magdy, sur le balcon, a branché sa radio et écoute Oum Khalsoum. Tous les soirs de 17h à 22h, la radio nationale retransmet inlassablement les concerts de la diva, que les fidèles écoutent aussi inlassablement. Il est dans la pénombre, une cigarette à la main, isolé et au calme. Par contre, les baies vitrées étant grandes ouvertes, j'entends le concert comme si j'y étais.
Adam, que j'ai chassé de l'ordinateur en ouvrant ma chronique, laisse un temps sa PSP crachoter des effluves de Linking Park (je crois que ça s'écrit comme ça?), puis finit de guère lasse par allumer la télé. Là, il se scotche devant une retransmission d'ABBA, et reste hypnotisé par une interprétation de "The winner takes it all".
Je finis par glisser dans ces mélodies sirupeuses et mélangées, si bien que, de mélodie, il n'y a plus. Mélodie... étymologiquement, si je traduis bien, la route du chant.
Et bien la route est perdue.
Partant un coup vers l'orient, un coup vers l'occident...
Un coup vers les années 60, un coup vers les années 80, pour finir aux années 2000...
Ca ne donne qu'un horrible mélange (excusez-moi, le Songe d'Athalie envahit tout à coup mon esprit : "Et je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange / D'os et de chair meurtrie et traînée dans la fange...". Voilà. Je l'ai récité. Ca va mieux.)
Une cacophonie. "Le mauvais bruit".
J'espère juste que ce moment de méli-mélo, de méli-mélodie, ne préjuge pas de l'entente à venir des civilisations et des générations en question.
Parce que, dites donc, ce n'est pas gagné.
khamsineia (tempête de sable)
Le 6 mai, j'ai vu pour la première fois une tempête de sable. Je me l'étais imaginée autrement, avec des grains qui vous seraient arrivé dans la figure à vous dépolir la peau...il parait que ça arrive aussi.
Là, vers 17 heures, le ciel est devenu tout à coup orange, orange sombre. Un ciel d'orage de science-fiction, dans des pays où les arbres sont bleus et poussent sur l'épice du ver des sables... Le vent a commencé a souffler d'un seul coup, et la température, aussi soudainement, a ... monté.
Moi, la seule expérience que j'avais de la tempête, elle était toute bête : le soleil se cache, le vent souffle, la température tombe. Normal. Evident.
Ca m'a fait tout bizarre quand en même pas dix minutes, on s'est retrouvé à 39°C, là sur le balcon. Le vent soufflait toujours, et coulissait à travers les baies vitrées, pourtant fermées. Le linge qui séchait, dehors, est devenu en un instant orange, lui aussi.
Nous sommes sortis pour voir, mais c'était intenable. Un vrai four en folie, la chaleur tournante à l'oeuvre grandeur nature. Il n'y avait pas à proprement parler de sable dans l'air, plutôt une très fine poussière qui séchait les yeux et faisait crisser la peau des mains.
Ca a duré près d'une heure. Il parait qu'ils ont dû fermer l'aéroport et la route d'Alexandrie.
Le lendemain, les oiseaux chantaient de nouveau, il faisait 25°C. Juste un mauvais rêve?
le bawab
J'ai appris que Maadi était un nom qui datait de l' Egypte ancienne. C'était une ville à l'époque. Maintenant c'est un quartier du Caire.
Chez nous, comme partout, il y a un bawab. Portier, gardien, concierge... En tout cas, un saïdi , un homme du sud. Il n'est pas ici de gardien qui ne soit saïdi. Avec un turban, une longue robe - la robe masculine a des manches et un bas très évasé, en forme de tulipe, c'est très joli lors des danses populaires, quand ils tournent - et une grande obséquiosité.
De toute façon, le bawab n'a pas le choix : il doit être obséquieux, on l'a pris pour ça. A la différence de nos rares concierges qui sont dans l'escalier exclusivement de 14 à 16h, le bawab est taillable et corvéable à merci. En échange d'un logement exigu qu'on n'oserait pas appeler une loge, et d'un salaire minimal, il fait les courses, monte les cartons d'eau,nettoie les voitures tous les matins, va vous chercher un taxi... S'il ne le fait pas, d'autres font la queue pour prendre sa place.
Le notre a trois enfants, il faut qu'il les nourrisse. Alors, à partir de 11h du matin, il est assis en bas, à côté de l'interphone. Chez nous, l'usage de l'interphone est inversé. Les habitants de l'immeuble l'utilisent pour l'appeler . Du bas, on entend:
- chkrwww (l'interphone grésille)
- Ya Saïd !( Ô Saïd - le vocatif existe toujours ici)
- kilo tamatem! (un kilo de tomates!)
Et Saïd, dix, vingt, trente fois par jour, va faire les courses, une seule chose à la fois - encore, on pourrait lui demander des achats groupés? Mais non... - , monte l'escalier, baisse la tête...
Mais tout ceci fait partie d'un rôle. On dit que le bawab en Egypte sait beaucoup de choses. Qu'il est le relais favori de la police, indicateur privilégié pour les affaires de moeurs et politiques. Le bawab touche une grosse commission à chaque vente d'appartement, et parfois aussi lors des locations: les agences immobilières n'existent quasiment pas, le commercial, c'est lui.
Et puis, chaque fois qu'il fait ses courses, un arrondi délicat lui permet, petit à petit, de mettre de côté.
Les oeufs, Saïd les achète à sa soeur, et ils partagent les bénéfices. Avec lui, la viande est toujours à 34 livres le kilo : c'est son prix, même si le morceau du jour a été acheté à 30 ...
les chats
L'Egypte est le royaume des chats... mais ce sont des rois mendiants. Si je voulais continuer dans un style plutôt convenu, je rajouterais "et fiers". Mais ce n'est pas vrai. Ils ne sont pas fiers du tout. La plupart du temps, ils sont miséreux, minables.
A Alexandrie, la rue Al Hadeya en était pleine, et chacun avait son petit territoire. J'ai vu une chatte élever ses deux chatons sur deux mètres carrés, la surface de trottoir dévolue au repasseur d'en face. Le jour, elle attendait patiemment qu'ils tètent, ou leur apprenait à ne pas descendre dans la rue, très passante. La nuit, ils se glissaient sous le rideau de fer du repasseur et allaient, je le suppose, dormir avec délices dans le linge propre.
Devant mon gymnase, deux mâles borgnes et teigneux avaient élu domicile. Ca sentait mauvais, et ils ne s'écartaient du paillasson d'entrée que quand quelqu'un passait. Par égard pour leur air abattu, personne ne les chassait. Ils étaient peureux, musclés et maigres, sales comme je n'ai jamais vu un chat oser l'être. Le matin, ils faisaient les poubelles.
A Maadi, c'est différent : on sent le quartier riche! Dans la rue n°9, il y a un magasin de "petfood". C'est dire! J'ai même vu un chat avec un collier... Au milieu des tribus de matous, il avait l'air ridicule.
Mais ils prolifèrent autant. Devant le Lycée Français, là où une famille de jardiniers cultive des fleurs, arbres et cactus, ils sont une vingtaine à attendre leur repas de dix heures, porté par un vieux monsieur à l'air un peu dérangé, mais totalement gentil. Un gros tas de riz mêlé à un peu de viande.
Ils sont beaux, solides, bien léchés... et un peu inquiétants quand vous passez devant, et qu'ils sont tous là, assis, immobiles et la queue autour des pattes, à vous regarder marcher dans un petit clignement d'oeil.
Toutes les couleurs sont mélangées : on sent que les échanges vont bon train dans la communauté. Du blanc, du marron, du gris, des chattes isabelle, du poil ras avec la queue -seulement- angora. Un noir aux yeux verts, et d'autres aux tâches improbables: sur l'oeil, la moitié de l'oreille ou le bout de la queue...
En ce moment, c'est la période des chatons. Après avoir entendu dans tout le quartier, il y a quelques semaines, les cris déchirants des nouveaux-nés solitaires qui appelaient leur mère, on assiste aux premières sorties. Madame, allongée en ronronnant dans un rayon de soleil, regarde les enfants qui évoluent maladroitement dans les papiers gras.
Hier, nous sommes passés avec Noëman devant un soldat. Il gardait une des nombreuses villas riches du quartier et ne devait pas avoir beaucoup plus de dix-huit ans.
Tout habillé de blanc, il s'était endormi sur son tabouret, les bras croisés sur son arme. A côté, par terre, une chatte blanche dormait, avec sur son ventre son petit, tout blanc aussi.
Ensommeillés et habillés de clair, ces deux enfants avaient l'air aussi jeunes l'un que l'autre.
... et les chiens
Les chiens traînent aussi un peu partout. Moins nombreux toutefois. Plus repoussés, mal aimés. Mais il y en a.
A Maadi, je ne sais pas pourquoi, je ne vois que des chiennes. Les yeux doux, complètement bâtardes, elles trottinent un ou deux mètres avec vous puis retournent à leur base invisible.
Un couple mère fille a élu domicile sur le grand trottoir, dans les buissons en face du pépiniériste.
La fille vient d'avoir sept petits, blancs aux tâches brunes, qui batifolent un peu partout. Pendant qu'elle allaite, la grand-mère, affairée, ramène au berceau les plus téméraires.
Hier, c'était leur première traversée de la route, et je les ai vu passer, remuant la queue, tel un petit troupeau. Quelques minutes plus tard, je tombais sur le retardataire de la famille, inquiet, qui commençait à gémir entre deux cactus. Je me suis approchée. Aussitôt la grand-mère est arrivée, pour protéger son petit petit.
Dans le doute quand à mes intentions, elle mélangeait deux attitudes, et remuait la queue tout en montrant ses dents de faible animal décati.
jacaranda
C'est au début du 20ème siècle que les créateurs de Maadi - architectes, mais aussi habitants -ont décidé d'y introduire des essences aussi rares que belles. Encore aujourd'hui, ce grand arrondissement reste unique quant à la profusion des arbres, et à leur floraison. Souvent, d'ailleurs, au Caire, il n'y a tout simplement pas d'arbres.
Les poinsianas, ou arbres-flammes, viennent paraît-il de Madagascar. Les eucalyptus, d'Australie bien sûr. Comme à Bergerac, les rues sont pleines d'albizzias, et les roses trémières, les hibiscus rouges, les lauriers roses explosent sur les parterres.
Les manguiers et les goyaviers sont des habitants du crû, je ne sais pas s'il en est de même pour les magnolias rouges. Les arbres-orchidées, ainsi qu'on les appelle, viennent d'Asie, ou d'Inde: leurs fleurs mauves, rose pâle ou blanches couvrent en ce moment bien des rues.
Mais mes préférés restent les jacarandas. Immenses -beaucoup d'entre eux ont déjà un siècle- importés du Brésil ou d'Argentine, les jacarandas sont des arbres-lavande gigantesques, qui transforment l'ensemble du paysage en un tableau bleu violet soutenu. Leurs fleurs flottent à hauteur des troisièmes ou quatrièmes étages des immeubles. Elles surplombent des troncs qui ne feraient pas honte à nos chênes anciens. Quelle est leur odeur? Je ne le sais pas : c'est trop haut!
En tout cas, la rue 15 en est remplie, et me rappelle du coup certain Van Gogh (mais lequel?), dominé par la chaleur, la sécheresse et la couleur de ces mêmes lavandes. Un Van Gogh où le paysage plat aurait, d'un seul coup, subi une ascension de quelques mètres et où les fleurs se trouveraient au niveau de la canopée...
Plus bas, les haies des jardins sont beaucoup plus modestes : juste des orangers et des citronniers taillés bien ras et dont l'odeur attire, outre bibi, guêpes et abeilles à profusion.
fish market
Demain matin, c'est la rentrée des classes.
Enfin, la rentrée du Lycée Français. Les petits égyptiens, eux, ne reprendront que dans un mois.
Alors, pour fêter ça, Magdy nous a amenés au Fish Market. En passant devant en taxi, sur la corniche du Nil, j'ai longtemps cru que c'était un marché aux poissons.
Erreur. Comme son nom ne l'indique pas, le Fish Market est un restaurant.
Nous partons de la maison. Magdy sait que le Fish Market est sur la corniche, mais ne se souvient pas très bien de l'endroit. Il décide d'y aller à pied...
Derrière notre immeuble, à trois rues, se trouve le canal. Et la Rue du Canal. Un canal de pierres rempli de chats et de papiers gras qui sépare le Maadi riche du Maadi populaire, à Sakanat El Maadi. Il suffit de le traverser pour se retrouver dans un autre monde. Pour l'instant, nous le longeons.
C'est le seul passage possible qui permette à pied de passer sous les voies du métro et de rejoindre le Nil. Autrement, c'est la bretelle d'autoroute...
Ce canal n'a pas du être irrigué depuis bien longtemps. En témoigne le petit terrain de foot, soigneusement goudronné et allant d'un bord à l'autre, que nous croisons. Un groupe de jeunes y joue. Certains pieds nus. Ca n'a pas l'air de les gêner pour tirer leurs buts.
Et nous atteignons les rives du Nil. C'est magnifique. Malgré la corniche à deux voies, qui sent l'essence et nous vrille les oreilles de bruits de moteurs.
Je vois de splendides jardins, j'ai envie d'y descendre. Ils sont réservés aux militaires... comme tant d'hôpitaux privés, ou d'appartements donnant sur la rivière.
Et nous marchons, nous marchons, nous marchons : on commence à avoir mal à la tête, le bruit est omniprésent. Nous passons devant d'autres jardins délirants, là sur les berges. Devant une église copte, où se pressent à sept heures du soir des fidèles en famille. Devant des tas de chauffeurs de taxis, qui nous disent que, oui, ce n'est pas loin...
Quand je m'assois enfin dans un canapé du Fish Market, je suis si fatiguée que c'est le Paradis. En bas sur les berges, silence total. Enfin, sauf les baffles haut perchés qui nous chantent aux oreilles "Hôtel California".
C'est une vision idyllique : coucher de soleil sur le Nil, felouques passant doucement, couples ou amis discutant au milieu des arbres et des lumières douces...
Bon. Le sandwich aux crevettes grillées est plein de mayonnaise, les pizzas apparemment décongelées. Mais la vue, la vue... Elle est à tomber par terre. A se dire qu'on est vraiment dans l'un des plus beaux endroits du monde.
Le soleil rouge disparaît, et Noëman me montre la demi-lune blanche qui lui succède. C'est beau.
Et puis, franchement, je n'ai pas le droit de me plaindre du sandwich.
Hier, j'ai vu en allant faire mes courses un grand-père de bien quatre-vingt ans. Maigre, seul, il dormait dans la poussière. A côté des poubelles.
INTERMEDE PARISIEN
intermède parisien
Ce jour-là, je suis à Paris, et plutôt à côté de mes pompes par suite de décalage horaire : je reviens de Tokyo, après quatre jours de mission. C'était très intéressant, mais là, avec mes paquets, cadeaux divers pour Adam (c'était son anniversaire le 13) et un peu pour Noëman, je déclare forfait et vais m'installer dans une brasserie. Dans ma tête, l'horloge sonne en même temps 12h30 à Paris, 19h30 à Tokyo et je n'arrive plus à savoir si j'ai passé une nuit blanche ou si j'ai trop dormi. Il faut que je mange quelque chose.
Lui est arrivé avec l'air concentré d'un chirurgien qui va faire une opération délicate. Il avait réservé.
Elle s'encadre dans la porte un peu plus tard, souriante, lui fait une bise légère et viens s'asseoir.
D'un sac Fnac, il a tiré un CD dont il lui fait cadeau : apparemment, quelque chose dont ils avaient parlé, et qu'elle a bien aimé.
Il attaque directement. Voilà : il a rencontré quelqu'un, il est amoureux, c'est fini pour la femme de la brasserie...
Elle répond en souriant. Elle n'a eu qu'un seul regard blessé. Elle est contente pour lui, tout cela est très bien... Et puis très vite, ils enchaînent sur des banalités culturelles, le cinéma étant aux parisiens ce que le temps qu'il fait est aux anglais.
La conversation serait parfaite s'il ne regardait sa montre très fréquemment, d'un coup d'oeil extrêmement rapide, et si l'on ne fait pas attention à ses mains à elle, sous la table. Elles sont serrées, un peu tordues, ses doigts se nouent dans son étole. Il ne la regarde pas dans les yeux.
Elle est souriante, mais son visage est blanc : à quoi ça sert de se battre quand de toutes façons on n'est rien? Elle garde la face.
Il s'était donné une heure pile apparemment, et tout s'est bien passé. Il commande un digestif avec soulagement : c'est l'heure d'y aller. Il a un rendez-vous.
Pour moi aussi c'est l'heure, et je la suis de loin vers son arrêt de bus, où elle s'assoit. Elle a mis ses lunettes de soleil. Sur sa joue, une larme coule.
Demain, je rentre au Caire.
Ce n'est pas si facile là-bas, mais finalement, je suis contente de partir.
cité des morts
Ce 31 mai, je viens d'arriver du Caire et me dirige en taxi vers Roissy- Charles de Gaulle. Destination : Tokyo. J'ai du boulot.
La veille, j'ai visité la Cité des morts, cet immense cimetière habité à l'est du Caire.
Dans le taxi, le chauffeur discute. Il est camerounais, ouvert, intéressé par ce que ses clients lui racontent. A peine lui ai-je dit que j'habite le Caire, qu'il s'exclame aussitôt:
- "Ah oui! La Cité des morts! Il parait qu'il y a des gens qui habitent sous terre, dans les caveaux?"
Je commence à rectifier sa vision horrifique, mais n'ai pas le temps de terminer. Nous sommes à l'aéroport.
Un fois les bagages enregistrés, le contrôle passé, je cherche un endroit où boire un verre. Il est tard, c'est un vol de nuit. Je me sens lasse et ai envie de discuter un peu, histoire de me changer les idées.
A ma droite, un couple d'anglophones d'une soixantaine d'années attire mon attention. Leur accent est irrésistible pour quelqu'un qui, comme moi, a passé une année à Glasgow. Ce sont des écossais, c'est sûr.
- " Where are you from?"
C'est ma première question. Ils sont d'Aberdeen, très sympathiques, viennent du Nigéria et vont en Pologne. Je leur dis que je vais à Tokyo, que j'habite au Caire.
- " Oh, Cairo! The City of the dead!"
Et c'est reparti pour un tour!
Qu'a donc cette Cité des morts, qui éclipse les Pyramides, le temple de Karnak et toutes les autres merveilles d'Egypte dans l'esprit de mes interlocuteurs?
Une sorte d'étonnement morbide devant cet exemple unique de cohabitation entre les morts et les vivants?
La résurgence de catacombes habitées, qui nous ramènerait à des temps révolus?
Je leur raconte simplement ce que j'ai vu : de magnifiques mausolées du 14ème siècle pour les plus vieux, des tombeaux grands comme des églises pour les plus beaux. D'autres plus modestes. Et toujours, pour tous, une petite maison de gardien, habitée par une famille qui s'est installée là depuis parfois des générations.
Au fur et à mesure de la disparition des héritiers, les gardiens sont parfois devenus les "vrais" propriétaires du local, et tout en respectant le tombeau, ont vendu, loué leur petite maison. C'était construit en dur, c'était propret. Il y avait des arbres, des oiseaux et des fleurs. Bien mieux que de nombreux autres quartiers du Caire.
Alors, le repasseur, le vendeur de boissons et l'épicier se sont installés. L'électricité a couru dans les rues. L'eau, si les canalisations ne sont pas encore construites, est amenée par citernes.
Et ce coin de rue, à l'angle du tombeau de Mohamed Ali, fleuri d'hibiscus et d'oiseaux roucoulants, n'a rien, mais vraiment rien, de " La nuit des morts-vivants" que croient voir en imagination mes interlocuteurs d'une heure.
nutella
Pour mes garçons, le départ en Egypte a été synonyme de privations infinies.
Plus de Frosties, pas de Babybel ni de Yoco à boire.
Pas de lasagnes de chez Picard, de Tortellini du Prisu, de flûte Gana...
Si horrible! Et c'est là que je mesure comment le monde de la consommation, dont je me croyais plutôt éloignée, moi qui n'achète jamais une marque de vêtements, est entré dans la maison de mes enfants. C'est fou!
Malheureux comme les pierres, privés de "leur" essentiel, les petits tournent en rond et ressassent leur manque. Ce n'est pas de lait, de miel ou de pain qu'ils manquent. C'est de Candia, de Harry's, et surtout... de Nutella.
Ah! Le Nutella! Symbole de l'exil, odeur de la France, souvenir du Paradis Perdu! Pour mes petits, leur pays, c'est ça, et c'est leur regret d'enfance.
Au Caire, il y en a, bien sûr. Mais pas partout.
Et surtout au prix des produits d'importation de luxe, au même titre que Vuitton ou Armani.
Je refuse, par principe, de faire des kilomètres pour en acheter. Je le ressens comme une insulte aux gens de la rue, qui avec le prix d'un seul pot pourraient payer deux mois de leur facture d'électricité.
Mais ça, ce n'est pas un argument auquel les garçons sont sensibles...
Alors, ce matin, pour leur faire plaisir, je pousse mon caddie dans les allées du Carrefour Montreuil. Je pense à prendre un camembert Le Rustique, achète avec un sourire désabusé des Pom'potes. Sont-ils futiles ces enfants!
Pour moi, bien entendu, je ne prends que des choses utiles: du shampoing Ultra Doux de Garnier, "à l'argile douce et anis", et "Rituel Gommant", le dernier OBAO Douche au sucre de papaye.
Ca purifie et lisse la peau.
C'est tout nouveau.
Ca sent bon.
Je ne connais pas encore...
la maison de Zola
" Nulla dies sine linea", c'est la devise de Zola. Vous mes amis qui n'êtes pas si loin, avez-vous visité sa maison à Médan, pas loin d'Orgeval et de Villennes-sur-Seine? Allez-y, le guide est extraordinaire!
Rien qu'en écrivant ces noms aux consonances douces, je me retrouve dans une Île-de-France calme et paisible, là où sommeille cette étrange bâtisse. La maison de Zola, au sein d'un beau parc, ressemble à sa vie : chaque succès, chaque grand livre, y a rajouté une pièce ou même une aile entière. Je la trouve extraordinaire, et depuis que je l'ai vue, cette devise, gravée sur la cheminée, me trotte dans la tête.
"Pas de jour sans une ligne", s'était-il dit. Et il avait raison. Comme une gymnastique, un étirement, l'obligation quotidienne rend le texte plus fluide, les mots plus faciles...écrire, finalement, est un travail physique. Pour moi, Zola était un vrai grand.
Mais trêve de rêverie! J'ai du travail, et plein de chroniques en tête : sur les antiféministes en Egypte ( et oui, c'est dans le journal, ici les hommes se sentent opprimés!), sur le foulard et la coquetterie, sur la presse égyptienne, sur Maadi et les mots, sur mes voisines d'en dessous, sur mon typique club de sports ...je ne sais pas par quoi commencer. Dites-moi ce que vous voulez!
Mais c'est promis, pas de jour sans une ligne. C'est un bon début pour une histoire, non?
AU COEUR DU CAIRE
Omar Effendi
A droite en 1906... à gauche aujourd'hui.
Les grands magasins Omar Effendi ont été durant longtemps un des fleurons du commerce et des villes égyptiennes. Quatre-vingt trois magasins aujourd'hui, qui végètent, s'endorment et attendent dans une paralysie de mauvais augure leur privatisation.
Ce sont en effet tous des magasins d'état, nationalisés à l'époque de Nasser. Un patrimoine immobilier considérable de magasins "complets", de samaritaines où l'on trouve de tout, à tous les étages.
A part Carrefour, implanté au Caire et à Alexandrie, ils ne sont pas si courants, ces magasins où l'on peut à la fois acheter sa gazinière et ses socquettes.
L'Egypte vit encore, et aime vivre, au rythme des petites boutiques spécialisées, souvent regroupées par quartiers. Hier, nous sommes justement allés nous acheter une cuisinière dans le centre du Caire, à Al Attaba : dans ce quartier qui me faisait penser au Sentier, à la fois par l'encombrement et la concentration des métiers (mais en bien pire!), il n'y avait que des trottoirs bourrés de frigos dans leurs cartons, de fours et machines à laver, sur des kilomètres... on a finalement trouvé notre bonheur, chez un copain de copain de connaissance : c'était de toutes façons le seul moyen de choisir au milieu de ces mini entrepôts tous similaires!
Ici, les commerçants sont à leur compte : ce n'est pas le cas d'Omar Effendi, et de ses milliers de fonctionnaires. En effet, encore aujourd'hui et depuis l'époque de Nasser, l'Etat garantit à tout titulaire d'un diplôme universitaire un travail à vie. Malheureusement, l'état égyptien n'a pas de grands moyens, et les cinquante-cinq milliards de livres qu'il y consacre actuellement sont une saignée sur un corps déjà exsangue.
Et c'est ainsi, que chez Omar Effendi, dans des magasins désertés par la clientèle qui les trouve trop chers , et surtout dépassés, vous pourrez être servi par le titulaire d'une maîtrise de Lettres, de Mathématiques ou d'Anglais... qui gagne, grâce à l'engagement de l'état, entre deux cent cinquante et cinq cent livres par mois: en gros, le même montant en francs, si le franc existait encore.
Nous sommes allés il y a dix jour faire quelques courses dans le fleuron de la chaîne, rue Ab el Aziz, le plus beau, celui que vous voyez en photo.
Nous n'y avons pas rencontré un seul autre client. Les vendeurs, seuls dans leurs stands désertés, autour des rambardes de la galerie, ne se parlaient même pas entre eux. Le magasin était drapé dans la poussière. De très beaux articles d'argenterie disparaissaient sous la grisaille, tandis que les rouleaux de tissus d'ameublement se délavaient au soleil.
Au rayon des enfants, nous avons acheté des pyjamas en coton, d'excellente qualité. La vendeuse n'avait guère qu'une taille par modèle. Nous avions attendu qu'elle finisse sa prière, cachée derrière un paravent. Elle n'avait pas l'air d'avoir vu de client depuis un mois, mais a fait son travail sérieusement, comme si elle y croyait.
Quand nous sommes repartis, Noëman, qui avait traîné sur les rambardes des grands escaliers, avait les mains noires : j'ai dû les lui laver avec la bouteille d'eau que j'avais dans mon sac.
A la caisse, en bas, une première dame a collationné nos quelques tickets d'achat, puis a fait l'addition. Nous sommes ensuite allés à la caisse centrale, où nous avons payé. Une troisième personne avait descendu les quelques achats que nous avions fait sur les cinq étages du magasin. Une quatrième nous les a tendus.
Le caissier, âgé d'une cinquantaine d'année et les cheveux tout blancs, a regardé Noëman partir avec un sourire.
Il était beau comme un Omar Sharif qui n'aurait jamais dérogé.
pulse
- "Casse-toi, tu pulses!!" dit élégamment Dam's à Adam.
Il faut dire qu'avec l'achat de "AXE PULSE - 24h deodorant bodyspray" (je cite), Adam a réalisé un coup de maître.
Le truc à éloigner toutes les filles que ses quatorze ans révolus rêvent forcément un peu d'attirer.
Au début, j'ai cru qu'il ne se douchait pas avant de le mettre, ou quelque chose comme ça. Parce que ce machin-là semblait jouer davantage le rôle de révélateur d'odeur que de déodorant. Le genre de produit étrange qui fait que quand on le met, on donne l'impression de sentir plus qu'avant.
Non. J'étais injuste. Il prend bien sa douche, et longuement.
Mais "Pulse" le signale à l'attention de tous en tant que sujet transpirant.
On ne peut mettre un truc comme ça que quand on ne sent déjà pas bon : sinon, on n'oserait pas, non?
C'est le message subliminal que me transmettent mes narines, chaque jour un peu plus, chaque fois que je rentre dans la salle de bain.
Et je ne sais pas pourquoi, je me sens tout à coup transportée à l'aéroport du Caire, quand on débarque, les mois de très grosse chaleur, et que le vent souffle dans le mauvais sens.
Mais oui!
Ce mélange douceâtre et inénarrable d'hydrocarbures et de compost en décomposition!
Cette brise lourde venue tout droit des décharges du Moqattam!
J'ai compris!
Ils sont en train de faire une pub pour Axe!
Alors forcément... Ca pulse...
ramadan
C'est Ramadan.
Donc c'est la fête.
Et c'est le jeûne.
Je crois que c'est cette association-là qui me rend le concept difficile d'abord.
Ramadan, c'est comme Noël ...
En ce moment, les lanternes de Ramadan, les "Fannous", éclairent les arbres de Maadi la nuit. En revenant de mon cours d'égyptien, hier, je les ai comptées sur un arbre du rond-point, rue 15. Pas moins de vingt-sept. Certaines, toutes cuivrées, dépassaient les cinquante centimètres de hauteur.
Sur le balcon d'en face, une multitude de guirlandes lumineuses clignote toute la nuit, vertes et rouges. Les enfants lancent des pétards, quand la nuit est tombée.
Mais Ramadan, c'est aussi comme Carême. Si tant est que Carême ait encore un sens pour nous ...
Hier soir, mon professeur, ma professeur, plutôt, était épuisée. Elle enchaîne quatre heures de cours, de dix-sept heures à vingt-et-une heures, et n'a pas le temps de rompre correctement son jeûne. Un verre de lait et un yaourt à dix-huit heures, après une journée sans boire ni manger...
Il fait quarante degrés. C'est dur.
Comment comprendre, pour nous qui passons le mois de Décembre à chercher des cadeaux, à préparer la fête dans une débauche de victuailles, que l'ascèse et la ripaille puissent ainsi se succéder, dans une seule et même journée?
Nous n'y sommes pas habitué. L'idée même nous en est étrangère!
Alors je regarde...
Les visages fatigués et patients de la journée, l'énervement qui précède l'Iftar - la rupture du jeûne -, l'entêtement à continuer, même pour la mère qui allaite, ou pour celui qui a été opéré il n'y a pas si longtemps que ça.
Le jeûne, pour moi, serait plutôt un combat. J'ai l'impression qu'il est pour ceux qui m'entoure un partage...
Mais partage de quoi?
Partage de rien. Du rien. Avec ceux qui n'ont rien.
Puis le soir, partage de la nourriture avec les plus pauvres.
Partager le Rien...
Et je reste là, sur cette notion inhabituelle pour moi, en apparence illogique et en profondeur terriblement interpellante.
Que partageons-nous, nous, à Noël?
formalités
Ce matin, je dois aller faire certains papiers au Caire. Des démarches nécessaires. Comme partout, je suppose, car les étrangers en France, pour autant que je me souvienne, passent beaucoup de temps dans les préfectures...
Nous prenons le taxi vers 8h30. Tout commence par une négociation, bien entendu.
Pour aller vers la Citadelle?
Vingt livres, dit le chauffeur de taxi.
Quinze, dit Magdy.
Ca n'intéresse pas le chauffeur, qui repart quêter une meilleure course dans ce quartier peuplé d'européens. Un autre arrive... pas d'accord non plu. Il ne faut pas avoir peur de dire non : dans une minute, arrivera un autre taxi, qui dira oui...
C'est ce qui se passe.
Le voyage d'une heure commence, et j'ai maintenant l'habitude des étendues de sable, des immeubles en construction semi habités, des petits bidonvilles cachés derrière les arbres et des riches rues commerçantes.
Je regarde tout cela à moitié, plus fascinée par l'incessant ballet des voitures sur l'autoroute. Autoroute à trois voies potentielles mais non tracées, si bien que chacun roule où il veut, selon l'état de ses amortisseurs. En faisant si nécessaire des arabesques gracieuses pour éviter les nids de poules, ou en freinant brusquement quand apparaît un ralentisseur inattendu. A ceux qui sont derrière de s'adapter...
Je me dis que, un de ces jours, j'arriverai à m'y mettre moi aussi. A condition de désapprendre tout ce que l'on m'a enseigné quand je passais mon permis de conduire. Et d'avoir un 4x4.
Nous arrivons. Le portier est poli et chaleureux, et me lance un grand "ahlan wa sahlan", "bienvenue"! Ca fait plaisir.
Assise dans la salle d'attente, qui n'est que le coin gauche d'un très grand bureau inhabituellement luxueux pour l'Egypte, je me trouve face à une jeune russe. Elle est venue pour une question de mariage, à ce que je comprends. Elle voudrait un mariage musulman.
Toute jolie, avec ses talons bien hauts, ses manches courtes et son jean blanc, elle montre ses cheveux courts, et un petit décolleté à faire tourner la tête à n'importe qui.
Arrive un religieux, c'est évident à ses habits. Il est aimable, et se met à parler de Dieu, en anglais pour qu'elle comprenne. De l'importance de son choix. Du fait que Dieu est partout, dans le soleil et dans la nuit, et dans son coeur surtout. Son discours est très imagé, inhabituel pour moi : fait de plantes, d'animaux, de nourriture et de fleurs.
Puis gentiment, il glisse que ce serait bien, quand même, d'aller s'acheter un foulard. La jeune russe devient écarlate et son compagnon -futur mari,je suppose- dit que oui, dès cet après-midi, il y va!
Notre petite demoiselle ne sait plus où se mettre. Elle est très intimidée, et vraiment drôle à regarder. On dirait une petite fille qui aurait pris le rouge à lèvre de sa maman. Elle a presque les larmes aux yeux.
Le cheikh lui sourit. Et lui demande si elle a déjà vu une reine sans couronne? Il lui faut la sienne, comme la reine Elizabeth!
Rassérénée, elle lui fait un petit sourire.
Un employé vient lui faire remplir son dossier, qu'elle signe.
C'est bon. Elle l'aura son mariage. Ma fish mishkela.
Il n'y a pas de problème.
fâché avec les chiffres
Décidée à ouvrir un compte dans une banque proche de chez moi -on attend longtemps, ici, alors si en plus il faut faire des kilomètres...- j'entre au Crédit Agricole.
Un portier, à la porte d'entrée, contrôle mon passage et me tends un ticket : 464. Bon...
Toutefois, en regardant mieux, je vois qu'il y a écrit dessus "cash disposal".
Or je ne viens pas retirer du liquide. Je veux ouvrir un compte.
Je le fais remarquer au gardien, et nous regardons ensemble sa super machine à éditer des tickets. Avec des touches en anglais/arabe, elle énonce : cash disposal, check je ne sais quoi, client services... au moins dix touches différentes.
Quand le gardien se trompe, c'est simple: il met aussitôt à la poubelle le ticket incriminé, et réappuie sur une autre touche. Il en a une pleine corbeille à côté de lui.
Ayant, en désespoir de cause, choisi la case "service client", je pénètre dans l'agence avec le numéro 633.
Au dessus de chaque bureau, comptoir, un affichage rouge sur noir est censé vous montrer l'endroit où vous allez, bientôt, avoir le plaisir de voir votre problème traité.
Comme il n'y a pas de place devant les bureaux en "600", je vais m'asseoir devant les comptoirs en "400", et me démanche le cou pour voir si ça avance. Depuis vingt minutes, tous les bureaux du service client sont arrêtés au nombre 614. Ca n'avance pas, ne recule pas, c'est stationnaire. Pourtant, il y a du monde qui passe, s'assoit, repart…
Mon petit ticket sagement dans les mains, j'attends toujours. Une dame est entrée juste après moi, apparemment pour le même genre de service. Je regarde : elle a le numéro 663.
Où sont passés les trente fantômes que je n'ai pas remarqués entre moi, et elle, qui m'a suivie dans l'agence?
Je suis dans le doute.
En attendant, les tableaux affichent toujours 614. Ce n'est pas grave, elle n'a que 49 autres personnes à laisser passer, et il est bientôt 12h30, me dis-je...
Je me lève, pour voir si ça avance, et quand je reviens à ma chaise, zut! Quelqu'un s'est assis.
Une demi-heure plus tard, lassée, et ayant vu quelqu'un le faire avant, je m'approche d'un bureau où un monsieur officie avec son client.
Il reste une chaise libre? Je peux m'asseoir, il n'y a pas de problème.
Et s'est ainsi, qu'écoutant toute la conversation privée -à laquelle je ne comprends pas grand chose- du monsieur et de son chargé de compte, je comprends comment tout se passe ici.
On arrive, on s'assoit à un bureau déjà occupé, on attend (éventuellement) que le client ait fini, et on saute sur l'employé! Voilà, c'est tout!
Ah! Quand même! Je me retrouve en Egypte!
Mais tout le monde, gentiment, prend le ticket du gardien à l'entrée. Il faut bien qu'il ait un boulot, le pauvre.
Et puis c'est tellement drôle d'imaginer le genre de statistiques qu'un informaticien pourra en tirer, avec un numéro 952 sorti dès dix heures du matin, qui passera, forcément, avant le 211?
passer à côté
Je me couche tôt. A onze heures, onze heures et demie. Autant dire, ici, avec les poules.
Ce sont les nuits de Ramadan, et le monde vit la nuit.
Si je me réveille, insomniaque, à quatre heures du matin, j'entends les voisins en pleine conversation, au milieu d'un repas qui a commencé à je ne sais quelle heure et finira dans quelques minutes.
Tout le monde discute. Les enfants jouent.
Ramadan n'est pas fait pour les dormeurs de la nuit.
Le petit supermarché d'à côté, en ce moment, ferme de deux heures à cinq heures du matin. C'est tout. Histoire que tout le monde puisse faire ses courses...
A Alexandrie, l'an dernier, j'ai pris une fois le tramway vers minuit, en plein Ramadan.
Il était comble : plein d'hommes, de femmes, d'enfants. Les mères, avec leurs bébés bien réveillés dans les bras. Tout le monde allait faire ses courses, boire un verre, regarder les vitrines des magasins ouverts.
Les pétards éclatent toute la nuit dans la rue, tirés par des enfants en pleine forme.
Les miens sont sagement couchés, préparant leur lendemain d'école.
Demain, je me lèverai à sept heures. La ville sera morte, à part les écoliers attendant leur bus, l'air absent et endormi.
A part quelques bureaux ouverts, et les travailleurs qui ne peuvent se permettre une pause, elle ne bougera pas avant midi.
Vers une heure de l'après-midi, je sentirai des frémissements dans l'immeuble : un bruit de douche, une casserole remuée...
Et la vie commencera vraiment quand, épuisée, je serai allée me coucher.
Je ne peux pas. Je ne tiens pas. Je ne connais pas ce rythme.
Ramadan me survole, et je passe à côté.
EUX ET ELLES
june
C'est au cours de "Reading and Writing Arabic" que je rencontre June, une américaine de soixante ans bien passés, mince, très chic dans son tailleur pantalon.
C'est simple. Elle est ma voisine de table, et me tend la main dès mon arrivée :
- "Hello, I'm June"!
Inutile de dire que, ces temps-ci, mon anglais fait des progrès remarquables. Les seuls cours collectifs que j'ai pu trouver pour l'instant - je n'aime pas trop les cours individuels, je m'y ennuie - sont en anglais. Peut-être que je n'ai pas su bien me renseigner...
En tout cas ça ne me gêne pas : je suis ravie de rencontrer des personnes comme June.
A la pause, nous discutons un peu.
June habite à Dokki, pas si près que ça. Elle vient en métro, contrairement à la majorité des expatriées d'ici, qui ont voiture et souvent chauffeur.
Elle est partie habiter en Egypte toute seule,sans parler la langue du pays, et apparemment sa fille se demande quand est-ce qu'elle va bien vouloir rentrer aux Etats-Unis. Quelle audace!
Nous parlons bonnes adresses, écoles, et June s'écrie qu'elle vit en ce moment la période la plus excitante de sa vie : plus d'enfants à charge, elle donne des cours d'anglais, fait ce qu'elle veut...
- "En plus," s'écrie-t-elle gaiement, "mon mari est mort il y a huit ans..."
J'entends le "oups" mental qu'elle prononce silencieusement, avant de rajouter avec componction :
- " Bien sûr, je l'ai beaucoup regretté..."
June a l'air de s'éclater totalement. Elle parle, elle rit , elle est plus vivante à elle seule que tous les autres membres du cours.
Comme je la félicite sur sa coiffure, une sorte d'élégant turban à l'espagnole , qui lui donne un air très chic, elle me glisse :
- "Je suis devenue musulmane il y a trois semaines..."
J'ai l'impression que June, après avoir élevé sa famille et n'en avoir peut-être pas reçu grand-chose en retour, vient de s'en trouver une, rien que pour elle. Elle est heureuse.
Je la regarde partir retrouver ses amis, mince et bien droite dans son ensemble d'un vert sombre et brillant.
Elle a vraiment beaucoup de classe.
colombe et corbeau
J'ai deux amis parisiens qui se ressemblent énormément.
La quarantaine (un peu avant, un peu après),
Un visage sympathique que l'on aborde avec bénévolence,
Un physique plutôt trapu, avec le petit ventre de ceux qui auraient plus le souci de muscler leurs neurones que leurs abdos.
Une intelligence aiguë à s'y piquer les doigts.
Je les ai surnommés Colombe et Corbeau.
Tous deux ont un sens des affaires remarquable, et un goût de l'argent que je rejetterais chez n'importe qui d'autre.
Je les soupçonne tous deux d'avoir un ego multi-dimensionné, genre chêne millénaire qui garde la forêt, et pourtant, là, en bas à gauche et sous le paillasson, se trouve une clé que n'importe qui peut saisir : pas la peine de sonner, il suffit d'entrer directement.
Chaque fois que je suis passée à Paris, entre deux vols et en plein décalage horaire, chacun d'eux à trouvé le temps de me voir, même une heure, quitte à sauter un repas et à boire un verre d'eau.
Ils travaillent tous les deux comme des fous, et trouvent pourtant le temps de lire mon blog. Cela me touche beaucoup.
La ressemblance ne s'arrête pas là : de mes textes, Colombe et Corbeau aiment les mêmes extraits. Ils ne se connaissent pas, ou plutôt se sont croisés une fois. Pourtant, ils utilisent les mêmes mots, me font les mêmes remarques... Ils sont tous deux aussi fous de littérature.
Seulement, voilà: Colombe est colombe, Corbeau est corbeau.
Que Colombe me dise que je suis quelqu'un de super, et je vais repartir de notre rendez-vous gonflée à l'hélium, tel un ballon d'enfant multicolore qui ne demande qu'à s'échapper vers le ciel.
Que Corbeau me dise la même chose, et je m'en vais déprimée: quelque part, je le sens, il a dit ça pour me faire plaisir... ou alors peut-être le pense-t-il vraiment? Alors, c'est que ce n'est pas vraiment important pour lui.
Colombe me dit qu'un jour, je devrais me faire publier.
Corbeau aussi.
Avec l'un, je sens que ce serait peut-être possible. Avec l'autre, je me dis que de toute façon, ce que je fais ne vaut rien du tout.
J'ai un projet dont je parle. Je suis dans le doute.
Colombe me donne tous les arguments positifs pour me lancer, et j'y crois.
Corbeau parle, et tout en me donnant son feu vert avec force approbations, instille en moi le venin de l'incertitude... et se met en travers, juste le temps de me couper les ailes.
Dis-moi, mon ami Corbeau: pourquoi aimes-tu tant le noir?
exilés économiques
Pourquoi venir en Egypte quand on n'est pas égyptien?
De l'archéologue au romantique mariage d'amour, de l'expatrié brillant ingénieur à l'amoureux du pays, de chatoyantes images permettent de s'imaginer une société étrangère un peu "glamour", heureuse en tout cas, qui évolue avec facilité, soutenue par le taux de change de l'euro ou du dollar, dans un pays où la vie lui est douce.
Elle existe, dans une certaine mesure. Mais elle m'a moins touchée que l'autre, la souterraine, celle des exilés économiques.
Je les ai appelés comme cela...je ne sais pas si ça leur plairait beaucoup. Et pourtant, j'en ai déjà rencontré pas mal, de ces personnes qui ont vu miroiter un niveau de vie plus accessible, et qui, ne parlant pas l'arabe et ne connaissant pas la société égyptienne, sont l'exemple inversé du rêve américain.
Ils sont venus en se disant que vivre ici serait idyllique, qu'ils monteraient une entreprise, qu'ils seraient professeurs même sans diplômes,qu'ils gagneraient assez d'argent. Et maintenant, piégés par des salaires moyens -qui certes représentent bien plus que ce qu'un égyptien de base peut gagner, mais ne leur permettent pas de faire des économies suffisantes - ils restent ici, pauvres riches à la petite semaine.
Ma voisine en est un exemple.
Forte américaine d'une quarantaine d'année, seule avec trois filles de dix-huit, dix et six ans, elle est venue ici il y a environ un an et demi. Pour monter sa boîte de traduction, un projet qui avait l'air mirifique, et puis, aussi, à demi-mot, pour refaire sa vie. Le projet de boîte a capoté, je ne sais pas trop pourquoi.
Alors, elle donne des cours à droite à gauche, et se tue pour faire vivre sa petite famille. Certes, elle pourrait vivre dans un autre quartier, moins cher... mais peut-elle enlever à ses enfants le seul plaisir qui leur reste : un lieu de vie un peu occidentalisé, qui leur rappelle leur chez-eux? Et puis les endroits où elle donne ses cours sont aussi situés ici...
Les petites sont scolarisées à domicile, parce que l'école américaine n'est pas bonne, me dit-elle. Peut-être aussi est-elle trop chère... Je ne les vois pas beaucoup, elles ne sortent guère. C'est la plus grande qui s'en occupe, tout en apprenant sur internet le japonais, le chinois, le coréen. Tout sauf l'arabe qui ne l'attire pas.
Et c'est ainsi que, désorientées, déracinées, sans école et avec peu d'amis, trois enfants sur le balcon d'à côté rêvent d'une Amérique idéale dont elles se sont coupées, et qu'elles n'ont pas les moyens de rejoindre sans risque. Exilées économiques.
bel îlot
J'ai rencontré Bel Ilot en centre de rééducation.
Non pas que nous ayions été, l'un ou l'autre, particulièrement malpolis... nous nous étions simplement cassé quelque chose, quelque part, au même moment.
Quand j'arrivais au Centre pour deux mois, Bel Ilot y était déjà depuis quelques temps : il s'était fracassé la hanche et cassé le poignet à moto, et quittait juste ses béquilles pour passer aux cannes anglaises.
C'était le moment de la distribution, et je l'entendais râler : la paire qui lui avait été dévolue était rose, et Bel Ilot se refusait absolument à arborer une couleur qui lui allait aussi peu.
Bel Ilot, c'est le surnom qu'il se donne lui-même; c'est son pseudo. Une envie d'osmose, je le suppose, avec sa mer d'origine. Peut-être, au-delà, une envie d'espace et de solitude.
Il promenait sa gentillesse à travers le centre avec une telle nonchalance, que j'ai mis un moment à me rendre compte qu'il était intelligent.
Je m'en suis voulu après, mais sincèrement, tout était là pour tromper l'adversaire: les blagues de potache, l'air totalement détaché, le sifflet du pinson qui passe.
Au centre, on attendait les visites, l'après-midi.
Infirmes passagers ou éternels, blessés de la vie ou par accident, on attendait ceux qui viendraient, ne viendraient pas, devaient venir, avaient dit qu'ils passeraient peut-être...
C'était long.
Après le repas du soir, très tôt comme dans tous les centres hospitaliers, la douleur et la solitude reprenaient leurs droits.
Alors, sur la terrasse de Saint-Cloud, restait la vision de la Tour Eiffel qui s'allumait dans la nuit, quelques minutes à chaque heure, de dix-sept heures à minuit.
Et je garde l'image d'un très bel antillais de trente ans, debout et déhanché sur sa canne, une épaule plus haute que l'autre. Le nez levé, il est fasciné par la blancheur de la lune, et cherche sur sa face cachée le visage du père qu'il n'a pas eu.
coup de boule
Cet ami-là, je l'ai surnommé "Coup de boule".
Parce que je me suis rendu compte d'une chose : si vous ne voulez pas qu'il vous transforme très vite en descente de lit (genre la peau du tigre, ou du mouton, qui lui serviront ensuite à bien se chauffer les pieds le matin), il faut tirer d'abord et l'assommer immédiatement.
Vous en connaissez des comme ça, vous? Moi, je n'en connais qu'un.
Il est unique.
Coup de boule peut tout prendre mal.
Comme ça.
Sans prévenir.
Sans intention.
On dit un mot?
Paf! C'est fini!
Il va me falloir une demi-heure pour rattraper le coup!
On se justifie?
Grave erreur!
Ma chère amie, c'est la preuve de ta culpabilité!
Coup de boule vient d'une région réputée pour ses têtes de bois, pas très loin de chez moi.
Et bien, là, ils n'ont pas raté leur coup...
Alors, maintenant, quand je vois ces yeux-là devenir gris orage...
C'est clair!
Je suis la plus rapide.
Je le touche immédiatement, là, entre les côtes, et hop!
S'ouvre à moi un paradis de culture, d'intelligence et d'humour.
J'ai tout compris.
Coup de boule, il faut le toucher au coeur.
Avec un coup de boule de gentillesse.
Quelque chose comme un coup de coeur ...
VACANCES A BERGERAC
whisky
- "Il faut qu'on rentre pour voir Whisky!"
- "Il faut qu'on rentre avant que Whisky soit mort..."
Pour une fois, mes deux garçons, à l'unisson, expriment la même opinion. Depuis un an qu'ils ne sont pas revenus en France, leur souci, c'est Whisky.
Whisky a 13 ans, et c'est le chien de mes parents. Un petit westie, blanc quand il veut bien cesser d'être sale et de gratter dans les trous qu'il imagine, jamais déçu par la réalité, être des terriers.
Whisky est rond, a le ventre rose et un peu dégarni, la frange sur l'oeil.
Il émet des petits bruits involontaires, intermédiaires entre le grognement et le grincement de serrure.
La dernière fois que je suis passée, il a mis trois jours à se rendre compte que j'étais là.
Un peu sourd, un peu aveugle, un peu ailleurs... il a dépensé beaucoup de son peu d'énergie pour s'excuser de cet oubli.
Noëman est parti une semaine plus tôt que nous pour voir Whisky, nous laissant seuls à Paris, son frère et moi.
Je suis arrivée hier à Bergerac.
La maison est tranquille, comme d'habitude.
Une petite gamelle dans un coin de la cuisine... elle est emplie des croquettes de la chatte.
Pas de couinements, de grognements, de petits ronflements.
Il n'y a plus de Whisky.
Il est mort il y a un mois, et mes parents ne m'ont rien dit.
Et là, assise à la table, une larme au bord des cils, je regarde dans les yeux ce petit morceau de mon passé.
Gentil, la langue sortie, le poil hirsute et un épi d'herbe sauvage dans la frange, il me dit au revoir dans un clignement d'oeil.
rien de mieux que l'Égypte
- "Puisque c'est comme ça, je repars!"
La voix claire et nette de mon plus petit fuse au travers de la cuisine. Le grand n'en pense pas moins.
Au bord des larmes, il énumère ses griefs...
En Egypte, on peut mettre ses coudes sur la table.
En Egypte, on peut s'asseoir en tailleur.
En Egypte, tout le monde boit à la bouteille, et on n'en est pas plus malade pour autant.
En Egypte, mon papa ne me dit jamais d'attendre pour quitter la table, quand j'ai fini, je m'en vais.
En Egypte, on ne m'oblige pas à finir ma viande.
En Egypte, en Egypte, en Egypte...
Et tout à coup, le pays de l'exil devient un paradis perdu, là où il n'y a pas de grand-père pour vous taper sur les doigts, vous retirer le verre où vous faites des bulles, bref, vous demander - oh, horreur - d'obéir!
C'est vrai, en Egypte, le plus souvent, on mange par terre, sur un tapis, autour d'une table ronde où tous partagent les mêmes plats.
Demander un verre pour soi tout seul pourrait presque être pris comme un signe de mépris de l'autre.
On n'a pas de longues conversations ennuyeuses pour les enfants à table: chacun se retire dès qu'il a fini, rapidement.
On mange ce qu'on veut, et il n'y a pas à attendre d'interminables minutes entre l'entrée, le plat, le dessert...
Tout est sur le plateau.
Et le petit sèche ses larmes incomprises, devant ces contraintes qui lui pèsent d'autant plus qu'il sait qu'ailleurs, elles n'existent pas.
C'est dit. Il veut revenir au pays de la liberté.
Mais ce que tu ne sais pas, mon enfant, et ce que personne ne t'a encore dit, c'est que manger de la main gauche est là-bas très mal vu...
Toi, qui comme moi, n'a jamais pu être droitier...
canicule
Il y a quatre jours que j'ai froid ici.
Il a plu, fait orage, replu.
Plus rien ne sèche.
Et tout à coup, je trouve bien attrayante la perspective de rues poussiéreuses, d'un soleil qui commence à brûler dès neuf heures du matin, de chats consentants en train de cuire en pleine chaleur.
Me voilà enrhumée, avec de la fièvre, et des courbatures qui ont commencé par le cou, et finissent, aujourd'hui, d'attaquer le bas des reins.
Où est le chauffage?
Le pétrole?
La chaudière?
Il paraît que dans ce pays on n'allume tout ça que vers Octobre?
Mais en Octobre, en Egypte, il fait encore bien chaud!
La rue y est un cocon bien douillet, où l'on peut faire semblant de regarder une vitrine pour le simple plaisir de se chauffer au soleil!
Et petit à petit, ma vraie nature de métamorphe reprend le dessus.
Vous ne le saviez pas, mais je suis un lézard.
Pas un gros, pas un venimeux.
Juste en un de ces petits-là, qui sortent vite de la moindre fissure pour capter la moindre chaleur, et en font des réserves, de même que l'écureuil thésaurise ses noisettes...
Finalement, l'adaptation, c'est peut-être par là qu'elle viendra.
Pas de la philosophie ni de l'ouverture d'esprit.
Pas du goût de l'aventure ni du plaisir d'expérimenter.
Seulement par la peau et par les os.
Parce que là-bas, il fait chaud...
ECOUTE S'IL PLEUT
écoute s'il pleut
Pas si loin de chez moi, en Dordogne, se trouve un lieu-dit.
Il s'appelle "Ecoute s'il pleut".
C'est vrai. C'est écrit comme ça sur le panneau.
C'est le début de mon problème...
Comment en effet réussir à partir, près ou loin, et y croire, quand on a déjà trouvé l'endroit où on aimerait mourir et être enterré?
Devenir un brin d'herbe, une feuille ou un souffle de vent, qui chuchoterait à l'oreille du passant : "Chut... Ecoute s'il pleut".
Et où que j'aille, d'où que je revienne, j'ai toujours l'impression d'accomplir le même chemin.
Des années à Nice, de plus longues à Paris, des voyages en Ecosse ou plus loin, douze mois au Caire...
Toujours, en ayant davantage vu, mais peut-être pas beaucoup appris, je retourne dans une même maison.
Je pousse le portail de bois, sous son arceau couvert de lierre...
A ma droite, des campanules et quelques arums.
A ma gauche, du persil, du thym, et un peu plus loin le puits à sec couvert de mousse et entouré de roses bleues.
Devant moi, le petit trottoir en ciment, sur la bordure duquel j'avance, les bras en balancier pour ne pas perdre l'équilibre.
J'entre dans la cuisine qui ressemble à une glace en cornet, le bas du mur couleur chocolat, la partie haute couleur vanille...
Et là, assise sur une chaise basse, une chaussette à repriser ou un livre soigneusement recouvert de papier bleu à la main, ma grand-mère lève les yeux et me regarde par dessus ses lunettes.
J'ai passé quarante ans maintenant, mais je lui tends mon panier, où se baladent deux fraises, un escargot ou un bouquet de groseilles.
Et dans la lumière de la porte, une lueur d'argent sur ses cheveux torsadés, elle me dit en souriant :
- " Alors, petite, qu'est-ce que tu me rapportes cette fois?"
said va mourir
Said va mourir. Je le sais. Je l'ai vu.
Il m'est arrivé, déjà trois fois dans ma vie, de voir la mort sur le visage d'un proche.
Une impression étrange.
Vous êtes avec une personne. Vous ne la regardez pas vraiment : elle est là, à la périphérie de votre champ de vision.
Et puis tout à coup, sans y faire attention, l'esprit ailleurs, vous voyez un autre visage. Un masque. Pas celui de la fatigue, de la maladie ou de l'épuisement.
Vous voyez le masque de la mort.
A chaque fois, c'était vrai. Et maintenant j'ai appris à reconnaître ce visage-là.
Said, c'est mon bawab. Le portier. Je vous en ai déjà parlé...
Cet été, il a été opéré d'un rein. Ablation.
L'opération a coûté cher à cette famille qui doit gagner dans les trois cent livres par mois. Je me souviens qu'ils avaient du, outre l'opération, réunir de l'argent pour une transfusion sanguine...
Là, il est à l'hôpital. De gros calculs dans l'autre rein.
Said aurait certainement besoin d'être dialysé, d'avoir une transplantation peut-être. Ici, c'est inenvisageable. Trop cher. Trop rare.
L'autre soir, en rentrant tard, j'approchais du porche de l'immeuble. J'ai regardé du côté de l'interphone, et je n'ai vu personne. Du vide.
Puis j'ai jeté un deuxième coup d'oeil, et je l'ai vu.
Il était presque invisible dans sa longue robe terne. Son visage portait ce masque que je connais bien maintenant.
Il a été hospitalisé trois jours plus tard.
Ce matin, sa femme est passée demander de l'aide. Quêter un peu d'argent pour payer cette deuxième opération.
Ils ont trois enfants, de douze, huit et trois ans.
Tous espèrent.
Moi, je n'y crois pas, mais à quoi cela servirait-il d'en parler? Je ne l'appréciais pas forcément beaucoup, cet homme roublard et parfois dominateur.
Mais maintenant, je ne peux plus rien dire.
J'ai juste son visage devant les yeux.
Celui d'un homme en partance.
multiples splendeurs
"Multiples splendeurs"... C'est le titre d'un livre de Han Suyin que j'ai lu avec ferveur, à une époque où mon seul critère de choix était vraiment simple...
Je lisais, dans la bibliothèque, tout ce que je n'avais pas déjà lu.
Je mélangeais allègrement "les Frères Karamazov" de Dostoïevsky et "Les carnets du Major Thompson" de Pierre Daninos. Je dois dire d'ailleurs que je me souviens surtout de Pierre Daninos. Comme quoi il ne suffit pas d'être un grand classique pour marquer une jeune mémoire.
Han Suyin avait écrit un livre d'un romantisme reniflant, que je reprenais avec passion, régulièrement.
Aujourd'hui, je ne me souviens plus de l'histoire.
Seul le titre me revient, tel un tintement de ma mémoire, et s'adapte soudain à ce que je ressens à cet instant.
Il y a juste un moment, j'ai vu, littéralement vu, et toutes en même temps, les personnes qui s'insèrent d'une façon ou d'une autre dans ma constellation quotidienne. Pourtant, elles sont parfois distantes de milliers de kilomètres...
A Tokyo, Madame T. dort déjà. Ou peut-être, au cours d'une insomnie, pense-t-elle à son beau-père, et à l'Alzheimer qui le détruit. Les cerisiers de Shinjuku, où elle m'avait conduite, ont cessé leur floraison et ne présentent plus que des feuilles vertes.
Je viens d'appeler Magdy en Egypte. J'ai entendu derrière lui les meuglements de la bufflonne, la petite, celle qui est tout juste née.
Je m'imagine sur Msn, et vois et parle en même temps à mon oncle. Dans son dos, une vieille cheminée familière : il est en Savoie.
Tout vit, tout parle et tout bruisse en même temps.
Rien ne dort et tout fleurit.
Tout meurt aussi.
Et cet instant t, pourtant unique, se démultiplie en autant de lui-mêmes que les existences qui le vivent.
C'est un titre absolument adéquat.
"Multiples Splendeurs"...
brel
"Mourir, cela n'est rien
Mourir, la belle affaire
Mais ... "
A la lucarne un peu blafarde d'une télévision grand écran, cette chanson de Brel me revient.
Pourquoi?
Parce que finalement, les choses qui s'arrêtent seraient relativement simples. Ce sont les autres, celles qui vivent, qui bougent et qui se perçoivent, qui me donnent parfois franchement mal au crâne.
Parce que le rien, je comprends bien ce que c'est. Le néant, aussi.
Le reste... franchement je me demande, de temps en temps, si j'y comprends quoi que ce soit.
Un pays par exemple, un ailleurs...
C'est quoi, l'ailleurs?
Aujourd'hui, je suis ici, donc mon ailleurs - un de mes ailleurs en tout cas -, c'est l'Egypte. D'ailleurs, tout me dit que c'est ailleurs! Les commentaires des gens ("Comment ça se passe, là-bas?"), la télévision et sa sélection d'images en papier mâché ( Moubarak en train de serrer des mains, un plan large sur une pyramide), et le billet d'avion que je regarde en ce moment.
C'est ailleurs, et donc pour moi, ce n'est pas vrai. Ce n'est qu'un catalogue de quelques photos mentales, de visages qui, déjà, au bout de deux mois, commencent à s'estomper... Le normal, le réel, le tangible, est ici. Chez moi.
Dans quinze jours, je reprends l'avion. Je vais arriver là-bas. Et ça deviendra ... ici! Comprenez-moi bien : "ça" aura le temps de devenir ici!
Ce n'est pas l'ailleurs qui reste ailleurs même quand on y est, simplement parce qu'on est en vacances, pour une courte durée!
Les photos vont avoir le temps de sortir du cadre, de se mettre à bouger, à se tordre, à ne pas obéir à mes désirs enfin. Elles auront le temps de devenir réelles, de me marcher dessus et de me faire, tout à coup, me sentir étrangère. Le réel de là-bas va alors cesser de devenir une simple insertion dans ma fiction mentale. Au contraire, il va la contraindre, l'étouffer, la gauchir.
Et je vais me retrouver dans un ici qui n'est pas à moi. Dans quelques décades, je regarderai la France, à travers la lucarne d'une télévision. Elle sera ailleurs.
Et moi aussi.
être bien
Aujourd'hui, je me sens bien. Profondément bien.
Je suis juste en train de me dire qu'il m'aura fallu près de dix mois pour commencer à intégrer ce pays, et me sentir moi-même tout en étant avec les autres.
Ca a l'air d'une banalité, dit comme ça, mais l'Egypte n'est pas un pays comme les autres. Surtout pas un pays européen, on s'en serait douté. Surtout pas un pays si facile d'abord pour un européen, et a fortiori, une européenne.
Je crois qu'au début, je me suis interdit d'office beaucoup de choses, pour ne pas être trop "différente". En travaillant sur ce qui me semblait être acceptable, recevable, normal comme comportement.
Mais les distinctions ne sont pas si faciles à sentir, comme cela, d'un simple claquement de doigt. S'habiller long, attacher ses cheveux, adopter un maintien réservé, est-ce cela la solution?
A peu près autant que, pour une femme voilée depuis son adolescence et habituée aux robes longues et amples, d'enfiler un tailleur et des talons hauts! Imaginez-la: déguisée, engoncée, mal à l'aise dans ses mouvements, elle ne ressemblera qu'à une caricature d'elle-même tant qu'elle n'aura pas compris. Compris les comportements qui s'allient à la tenue, compris les codes, compris l'esprit. Tant qu'elle n'aura pas, au lieu d'essayer d'être à sa place, tenté de se faire sa place.
Et pour moi, ça y est, ça commence... Porter un foulard dans les villages, y discuter avec les femmes d'une certaine façon, avec les hommes d'une autre, ça ne me gêne plus. Ce n'est qu'une apparence. Ces codes, ces habits-là, je peux les adopter maintenant car je sais que profondément, ils n'ont pas d'importance. Ils ne nous changent pas, et ne nous brident que dans la mesure où nous décidons qu'ils le font.
Petit à petit, et pourtant d'un seul coup, les choses deviennent ce qu'elles devaient être: et après le malaise, après les efforts, je vois enfin une chose si évidente.
Le beau sourire des égyptiens.
SOMMAIRE
NOUVELLES DE MAADI
Nouvelles de Maadi 2
BOUGER
Les taxis du Caire 5
Trottoirs 7
Paradoxe temporel 9
Fil’matar 11
A TANTA
Le profil de Aaza 13
Isham 15
La m aison de Nada 17
Les filles du magistrat 19
EGYPTIAN STYLE
Egyptian style 23
Higab fashion 25
Sous-vêtements égyptiens 27
Zéro sur la gauche 29
Lavage à l’égyptienne 30
Porter 32
Papier toilette 34
Le photographe 36
Photos 38
Le henné 41
MANGER ET BOIRE
Pains et sandwiches 45
Tout petit 47
Pour penser à moi 49
Boissons d’Egypte 50
Toile cirée 51
Cuisine 53
A ALEXANDRIE
Les amoureux sur la corniche 56
Mon gymnase à Alexandrie 58
A MAADI
Elle m’a dit 63
Cacophonie 64
Khamsineia 66
Le bawab 67
Les chats 69
… et les chiens 71
Jacaranda 72
Fish market 74
INTERMEDE PARISIEN
Intermède parisien 77
Cité des morts 79
Nutella 81
La maison de Zola 83
AU CŒUR DU CAIRE
Omar Effendi 85
Pulse 88
Le chaâpeau 90
Ramadan 92
Formalités 94
Fâché avec les chiffres 96
Passer à côté 98
EUX ET ELLES
June 101
Colombe et Corbeau 103
Exilés économiques 105
Bel îlot 107
Coup de boule 109
VACANCES A BERGERAC
Whisky 112
Rien de mieux que l’Egypte 114
Canicule 116
ECOUTE S’IL PLEUT
Ecoute s’il pleut 119
Saïd va mourir 121
Multiples splendeurs 123
Brel 125
Etre bien 127
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14 commentaires:
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